mardi 20 mai 2014

Le Diffuseur Poétique change d'adresse

Ce blog se transforme désormais en site internet, notamment pour éviter la linéarité des articles. Le Diffuseur Poétique fait donc peau neuve mais tient toujours le même fil. 

Désormais, pour me lire, il faudra se rendre à cette adresse: 

La plupart des articles du blog seront peu à peu transférés sur le site pour que tout lecteur puisse y avoir accès.

vendredi 21 février 2014

A paraître: Affiche ton poème!

A paraître en mars 2014, un album auquel j'ai participé, avec grand plaisir: Affiche ton poème! Editions Rue du Monde.


Cet album exceptionnel réunit des poèmes-affiches inédits, autrement dit des textes très courts, des haïkus, des aphorismes portés par un « typo-graphisme » tonique et ludique. Ces poèmes disent le droit des enfants à la poésie et la nécessité de la rivière poétique pour vivifier notre géographie quotidienne. 30 noms-clés de la poésie d'aujourd'hui offrent leur contribution à ce grand format. L'album est tout à la fois un recueil de poèmes brefs et une invitation à jouer avec la mise en page, le dessin des lettres et l'art de l'affiche. Il donne envie de poursuivre le jeu. Les affiches, détachables, sont faciles à partager à la maison, à la bibliothèque ou à l'école. Les droits d'auteurs de cet album sont reversés à l'association Le Printemps des poètes.

mercredi 19 février 2014

Le seuil Le Sable/Edmond Jabès

J'aurais pu intituler cette note "l'Exil et le Royaume", mais j'ai finalement préféré laisser Camus pour rester au plus près de la parole d'un poète trop méconnu: Edmond Jabès. Contemporain de René Char, proche des surréalistes sans jamais en avoir fait partie, Jabès a construit une oeuvre étonnante.  Le Seuil/Le Sable rassemble une oeuvre poétique qui s'étend de 1943 à 1988. Si Jabès est connu pour le Livre des Questions, il l'est moins pour ce qu'il appelle "son seul livre de poésie", Je bâtis ma demeure.

Première qualité de cette oeuvre: sa densité. Il a bien construit une maison, une demeure où habiter, plus qu'une oeuvre - terme que j'apprécie moins car il renvoie à une vision plus égotique et plus orgueilleuse de la création poétique. On trouve finalement peu d’œuvres poétiques denses, contenues dans quelques livres. Jabès échappe à la profusion de poèmes et de livres, caractéristique de notre époque. Ce "beaucoup" qui vient toujours en surplus de l'essentiel. Mais "peu" ne signifie pas "pauvre", bien au contraire. Le Seuil/le Sable témoigne qu'un homme a su resserrer sa nourriture à l'essentiel. Cette alliance de l'essentiel et du neuf, c'était bien aussi la qualité de René Char.

Le livre s'ouvre, naît, sous le patronage de la chanson dont l'une des plus belles s'intitule "la chanson pour mon lecteur". Dans cette prose tendre, la parole est le don du lecteur plus que du poète et c'est bien le lecteur qui nourrit la chanson, et non l'inverse: "Tu ne trouveras pas, Lecteur, dans cet album de chansons, ma préférée. Elle se cache ailleurs, dans le vent dorant tes cils. Ce regard qu'elle aère..."
Toute la première partie du livre rassemble des chansons aussi diverses que "la chanson des trois éléphants rouges" et la chanson pour le jardin d'une nonne" ou encore "chanson pour une couronne d'aube". On y retrouve l'apparente légèreté de la chanson, l'apparente simplicité du conte et la profondeur de la vision.

Chanson pour une couronne d'aube

Une épaisseur d'ombre
Depuis les yeux,
est-ce encore la nuit?
Une épaisseur de sang
Pour la main, la jambe.
Un arbre surpris.
Ton visage m'illumine,
Est-ce toujours la nuit?
Ta voix conduit
Les troupeaux de voix
à la terre
Où ton fruit
S'ouvre à la faim du premier homme.

L'écriture de Jabès est comme un ruisseau qui couve les braises. Lyrisme qui ne craint pas la profusion d'images : celles-ci deviennent floraisons naturelles de la langue. Loin de la langue clinique, de la recherche laborantine sur les mots, loin de la langue âpre désireuse de se déprendre de la poésie elle-même, la langue de Jabès embrasse tout : l'adjectif, le fluide, le chant, la célébration. Les poèmes de Jabès n'appartiennent à aucune mode ni ne témoignent d'aucune théorie sur l'écriture. Il semble que le poète écrive comme il respire, lâche une phrase comme un cerf volant longtemps serré dans les ficelles d'un garage. On a ainsi le sentiment de respirer lorsqu'on lit ces poèmes. Et toujours cet étrange mélange de douceur et de cruauté, de vivacité et d'ombre dans les évocations amoureuses.

"Belle 
à la paresse de rosée
sur chaque épine muselée

Belle 
aux tempes de rouet
aux rires de ruisseau
dans la chair"

L'amour est un fil conducteur de l'anthologie et Jabès ne se refuse pas à une certaine forme de lyrisme, tantôt déployé tantôt contenu, à l'instar de son contemporain René Char. Comme lui, il évoque un univers d'interdépendances où la matière et l'abstraction ne cessent de se rencontrer.

"Je ne cesserai pas
de couper tes mains
tes bras et tes poings
pour que jamais l'adieu
ne remonte sur l'eau."
(chanson pour toi)

"La plus haute ce n'est pas toi
Tous les fils de tes prunelles
noués au soleil
Le monde se dépouille
et la face de l'homme hurle au centre
Rien que toi colonne de cendres aux bracelets de jade
et le ruban rouge des iris rongés aux racines
et le turban des îles inconnues qui te coiffe

Je parle de toi

de tes seins à l'avant-garde des prairies
de l'eau claire de tes seins endormis
et des rives qu'elle noie."
(Le fond de l'eau, extrait)

Jabès est de ces poètes qui font s'élever ensemble le poids et la foi, les ailes et la pierre. Qu'on relise seulement le poème "le fond de l'eau" et qu'on sente la joie qui le traverse, qu'on écoute aussi la musique et le flux. Je laisse de côté la question de la judéité, si importante pour Jabès, car je ne la maîtrise pas assez, mais qu'il vous suffise de sentir la quête spirituelle qui traverse sa poésie.

Par l'écriture, ce construit un lieu de nulle part et de partout:

"Avec les poignards 
volés à l'ange
je bâtis ma demeure"

Et par l'écriture, le poète rend au monde ce qui lui appartient: "Extérioriser: rendre à l'univers sa voix".

Toute une partie des textes de Jabès est constituée de phrases aphoristiques, qu'on ne peut que faire dialoguer avec celles de René Char:

"Le premier geste du poète est de saisir au vol sa part de survie"

"L'artiste impose à la pensée le couvre-feu"

"les mots déroulent des rubans d'ombre autour de la clarté conquise"

Paroles entourées de silences, éclairs nourris au désert: " L'expérience du désert a été, pour moi, dominante. Entre ciel et sable, entre le Tout et le Rien, la question est brûlante. Elle brûle et ne se consume pas. Elle brûle pour elle-même, dans le vide. L'expérience du désert c'est aussi l'écoute, l'extrême écoute (...) J'ai, comme le nomade son désert, essayé de circonscrire le territoire de blancheur de la page; d'en faire mon véritable lieu" (Le Soupçon le Désert, 1978).

La terre promise qu'il cherche, il ne la trouve donc pas; mais le livre et ses pages blanches seront des lieux où bâtir. Comme sur du sable.

vendredi 3 janvier 2014

Du rocher à la poésie/De la poésie au rocher

La première note de lecture du Diffuseur Poétique n'évoquera pas un texte mais un court film visible intitulé "J'ai demandé la lune au rocher". Bertrand Delapierre a suivi Stéphanie Bodet et Arnaud Petit en Corse pour une escapade non seulement sportive mais poétique. Vous me direz: que vient faire l'escalade ici? Ne parle t-on pas de poésie?  Pourtant, c'est pour moi l'occasion de parler autrement de la poésie, l'occasion de parler d'une écriture qui ne laisse pas de traces, l'occasion aussi de parler de la portée spirituelle et vive de la poésie. J'avais envie de commencer l'année autrement, éviter de parler de l'état de la poésie, éviter la longue note de lecture, et vous faire entrer dans un monde plus spacieux qu'un livre.


jeudi 2 janvier 2014

Revue A Verse/N° 11

A verse, n° 11./Sortie

GOUTTES : Anne-Emmanuelle Fournier, Fabrice Farre, Lysiane Rakotoson, Loïc Braunstein, Caroline Cranskens, Fanny Didelon, Benoit Sudreau, Emilien Chesnot.
MIROIRS : Anne-Emmanuelle Fournier et Barbara Albeck.
RESONNANCES : "Lever les yeux du simple langage", un entretien avec Yves Bonnefoy.
REBONDS : Camille Brunel et Benoit Sudreau.
ECLATS : Cathia Chabre/Passant l'été, de Jean-Baptiste Pedini et Laura Fredducci/Suite vénitienne, de Sophie Calle.
ONDES : Alena Meas, Loïc Braunstein, Claire Nazikian et Maxime Serpo.

Le lien vers la revue : A verse.

mercredi 1 janvier 2014

2014

Je souhaite à tous les lecteurs assidus ou de passage sur ce site une belle année 2014. Que cela commence par l'absence de bonnes résolutions. Que cela commence par une vie intense de chaque instant, une demeure bâtie dans la fraîcheur. Un feu toujours ouvert, toujours renouvelé. Que le monde n'étouffe ni la soif ni la poésie. Que cela commence avec du soin, de l'attention, de la présence. Que les buts disparaissent, que les objectifs se dissolvent dans l'air. Que la poésie vive dans vos bouches, dans vos mains, dans vos ventres. Vivante et vive parce que soufflée, caressée, goûtée; parce qu'incarnée plus que théorisée; parce que transmise. 

"Sers ton bonheur, épouse ta chance, vas vers ton risque, à te regarder, ils s'habitueront". René Char.

dimanche 17 novembre 2013

La ronde de nuit, par le théâtre Aftaab


Il arrive en pantalon de toile, un blouson sur les épaules et une sacoche aux airs de sac plastique élimé. Nader, un afghan arrivé en France sans sa famille, vient de trouver un travail : veilleur de nuit d'un théâtre solitaire, plein d'échos à l'intérieur et enveloppé par la tempête de glace qui rugit à l'extérieur.

Nader s'installe paisiblement après qu'on lui en a laissé les clés et fait la visite, ouvre son ordinateur pour se connecter sur skype et parler avec sa femme, restée en Afghanistan. Mais il ne restera pas longtemps tranquille. Peu à peu, l'abri est investi par le bruit, le mouvement, les traversées incessantes. Un ami de passage vient lui rendre visite avec ses valises, montrant fièrement un passeport français avec lequel il rentrera chez lui, la valise remplie de denrées françaises. Une prostituée, un clochard, un groupe d'afghans en partance pour l'Angleterre... Nader, tout au long de cette nuit quasi onirique, va tenter de préserver le théâtre, de tenir une conversation complète avec sa femme, de calmer les discordes et d'éviter de se faire découvrir par les policiers qui encerclent chaque mardi le quartier. C'est ainsi une série d'intrusions dans le théâtre qui constitue le motif central du spectacle.



Ils arrivent, glacés, les manteaux froissés de neige, seuls ou à plusieurs. Quand ils entrent, ils déposent sur le sol du théâtre les flocons blancs. Mais leur fardeau est moins frêle, moins idéal. Un groupe d'afghans à la recherche d'un lieu où dormir, une prostituée, un clochard venu prendre sa douche... autant de figures marquées et dont l'arrivée au théâtre pourrait sembler incongrue. Pourtant, c'est bien le théâtre qui devient leur refuge temporaire - on peut d'ailleurs voir dans cette mise en scène une ardente défense du théâtre, non seulement comme art, mais comme lieu, comme espace. Hélène Cinque et ses comédiens ne font pas l'erreur de nous emmener sur un sentier larmoyant où toutes les misères du monde viendraient faire leur pèlerinage nocturne. La scène est plutôt une chambre noire qui révélerait les âmes et les cœurs.


La virtuosité du spectacle tient à ses fils invisibles entre poétique et politique. La situation des immigrés sans-papiers et des exclus y est clairement abordée, mais sans le discours du ressentiment, sans propos théorique. C'est l'histoire de ces êtres qui fait foi, non la morale ou les principes. 

Les généralités et les conceptions globalisantes sont tout à fait absentes de ce spectacle. Si le groupe des sans-papiers qui entre dans le théâtre en pleine nuit semble au premier abord une masse bleue et sombre de blousons, de bonnets et de baluchons gris, elle se déploie très vite en une multitude de visages. Chaque individu habite alors la scène avec son histoire, son corps, ses cauchemars et ses rêves. Le théâtre a vocation à révéler la singularité au lieu que l'actualité ou la politique traitent les individus en en étouffant l'histoire et l'intimité. Ce difficile équilibre entre l'intime et ce qui le dépasse exige qu'on marche sans cesse sur un fil : en balançant les bras d'un côté et de l'autre, sans jamais tomber. C'est le pari réussit par le théâtre Aftaab.

Hélène Cinque et le théâtre Aftaab oscillent ainsi entre légèreté et gravité, humour et violence, mélancolie et provocation, auto dérision et lyrisme, sans oublier l'art du coup de théâtre si cher à Molière. Le spectateur traverse ainsi tous les états possibles, passe du rire à l'émotion en quelques minutes. Rares sont les spectacles qui se composent d' une telle diversité de registres, qui jouent tant sur les ruptures de tons. Ainsi cette scène où Nader, plongé en rêve dans un slow avec sa femme sur une chanson de Joe Dassin (!), ne voit plus l'écran de son ordinateur où s'agite sa vieille belle-mère grimaçante. Le spectacle regorge de scènes où se heurtent deux mondes, de quiproquos en tous genre... Le rire vient désamorcer la lourdeur mais sans la cacher. Il ne s'agit pas tant de rire de la situation que de rire malgré la situation. Nuance de taille qui préserve bien évidemment cette mise en scène du cynisme ou du pessimisme (le rire jaune...). 
Ces destins d'hommes touchent à la tragédie : femmes violées, hommes ayant perdus des frères, des soeurs, hommes esseulés et rêvant d'habiter, êtres déchirés par le souvenir du pays... La violence de cette réalité est montrée au spectateur à plusieurs reprises, à travers de violents cauchemars ou de chants lancinants. Mais toujours la fraternité des uns envers les autres vient apaiser celui ou celle qui reste hanté. 

Et d'ailleurs, qui sont les fantômes? Sûrement pas ces êtres et leurs mémoires voués à disparaître à la fin de la dernière représentation. Sûrement pas le théâtre. Hors de lui, là où l'ignorance fait confondre le Perse et l'Arabe, l'Afghanistan et le Pakistan. La mise en scène ne prétend pas expliquer la situation en Afghanistan et pourtant elle l'éclaire parce qu'elle redonne à ce pays et à ses habitants un corps, une langue, des objets. Elle redonne une réalité à ce qui, dans les informations, est devenu abstrait: "guerre", "talibans", "clandestins". Quel paradoxe! Alors que l'information prétend bourrer nos têtes de faits et de réalité, c'est bien le théâtre qui dit vraiment quelque chose sur le réel. Tout, des vêtements aux mots, s'impose par sa présence et parle au spectateur. L'emporte. Le dari surtitré, le thé fumant, la musique... Le fait aussi, que ces comédiens du théâtre Aftaab soient relativement débutants, confère à cette pièce une authenticité que l'on ne trouve plus guère au théâtre. 


Ce spectacle est constitué de traversées du théâtre par des passagers, des marginaux. Cette salle  a des trous : un clochard arrive par le fond du théâtre, une bâche mal fermée, une prostituée entre comme chez elle se réchauffer... La neige, le vent, la pluie, y entrent aussi sans crier gare. Le théâtre devient alors le lieu de tous les possibles. Garant de la mémoire du monde, des archives, c'est une île ouverte, un lieu vide qui peut se peupler de toutes les voix : au théâtre se mêlent ici et là-bas. Son exiguïté lui permet paradoxalement d'accueillir la diversité et même l'illimité. Et s'il fait acte de résistance, ce n'est pas par la revendication de ses frontières. C'est au contraire par la création d'une archipel qui va de la scène au spectateur, du spectateur au monde et du monde à la scène. 

Ils ne sont pas des étrangers sur scène.

Le questionnement sur l'exil reste l'un des fils conducteurs de cette création collective : qu'est-ce qu'être ailleurs? Qu'est-ce qu'habiter? Et le manque, l'absence, s'incarnent parfaitement au théâtre. Il n'est pas anodin que ce veilleur de nuit tente de communiquer, très difficilement, avec sa femme via skype. Si la communication internet semble d'abord permettre de conserver des liens avec ceux qui nous sont chers, il s'avère finalement difficile pour Nader de traverser l'espace grâce à l'écran. En revanche, rien de plus beau que les scènes où il rêve de sa femme ou lorsque l'un des dormeurs chante avec son frère disparu. La mémoire vibre, bien plus vivante et ardente que tout le reste.

Pas de fable ou de métaphore donc : la réalité comme pâte. Les voix houleuses des récits. 

Ils racontent, chacun livrant son histoire et tissant ainsi l'Histoire. Voix de femmes déguisées en homme pour passer en Angleterre, voix du fanatique, voix du frère mort gelé dehors... Et toutes ces voix disent : la voici, la réalité, celle qui vous est cachée par les colonnes de chiffres, les annonces d'attentats, les actualités!

Ils racontent qu'ils sont des hommes et des femmes.

Ils partent, laissant derrière eux le chant de leur langue, la poésie vibrante, les livres protégés de l'orage.

Ils laissent des traces , nous invitant à emprunter des chemins de traverse où la poésie, le théâtre sont des armes et non des distractions, où la conscience radieuse vient disputer le terrain à la haine et à l'ignorance.

Ce n'est pas un hasard si, durant cette ronde de nuit, il neige dehors. Ce n'est pas un hasard non plus si la scène et la langue y sont,  cette fois encore, un foyer. 


Le spectacle:

Création collective par le Théâtre Aftaab, Mise en scène Hélène Cinque
Du 6 novembre au 1er décembre 2013 au théâtre du Soleil


A lire, à voir:

La ronde de nuit - présentation et bande annonce- (Théâtre du soleil)
Le théâtre Aftaab
Le théâtre Aftaab, héritier d'Ariane Mnouchkine (France Culture) ?
Un soleil à Kaboul, documentaire
Site du photographe Reza

Toutes les images ont été tirées du portfolio, disponible sur le site du théâtre Aftaab.

lundi 11 novembre 2013

Lecture de la revue A Verse, le 13 novembre 2013

A l'occasion de la sortie du nouveau numéro de la revue A Verse, les auteurs ayant contribué aux revues n° 10 et 11 liront leurs textes. Je vous y retrouverais avec plaisir. C'est aussi l'occasion de découvrir les auteurs d'A Verse et cette belle et jeune revue.


Cela se passe à la librairie Matière (20 rue Chaligny, 75012 Paris, métro Reuilly Diderot) à 19h00.

Kerouac, poète du chemin



Chacun connaît peu ou prou Kerouac, son image de beatnik déjanté ou de vagabond épris de liberté. Figure de désinvolture à laquelle on serait loin d'accoler l'adjectif "sage". C'est pourtant une autre facette de l'écrivain de la route dont témoigne son livre des haïkus. Non pas que la frénésie et l'errance en soient absentes, mais au lieu d'être exacerbées par des expériences folles, elles sont intensifiées par l'expérience et l'observation du quotidien. 

Les quêtes spirituelles et existentielles de Kerouac sont manifestes dans Big Sur ou les Clochards Célestes, l'auteur représentant systématiquement son personnage alter-ego comme un homme tendu entre le désir de joie et de pureté et celui d'alcool, d'orgies et de drogue. Dans le livre des haïkus, le récit cède la place à une poésie de l'instant, où l'éclair côtoie l'ordinaire. J'avertis tout ce suite le lecteur que cet ouvrage, de par son histoire et sa constitution tardives, est loin de regrouper des chefs-d'oeuvre de poésie. Rien de plus inégal que ce livre qui rassemble les "Pops du Dharma", forme revisitée du haïku, et des textes plus traditionnels.  Néanmoins, rares sont les ouvrages aussi touchants par la sincérité et l'authenticité de leur contenu.

Le haïku, forme traditionnelle poétique du Japon classique, n'est pas une gaine pour Kerouac qui prend des libertés avec le rythme et la respiration. Pas question pour lui d'être un haïkiste imitateur. C'est l'esprit qui l'intéresse : écrire trois vers dont le silence parle plus que les mots, trois vers à l'économie mais plein d'une perception aiguë du monde.

A raindrop from                           Une goutte de pluie
the roof                                        est tombée du toit
Fell in my beer                             Dans ma bière

C'est pourquoi on peut dire de Kerouac que s'il est l'écrivain de la route, il est aussi le poète du chemin (en tenant évidemment compte du sens propre mais aussi spirituel de ce terme).


The poppies ! -                            Les coquelicots! -
I could die                                    Je pourrais mourir
In delicacy now                            En délicatesse maintenant

Kerouac quitte un temps la fiction pour dire "je". Mais c'est précisément là qu'il s'ouvre à l'universel. Chaque poème est ainsi le lieu d'une réalisation, mais ces instants de grâce sont autant d'invitations à observer les choses telles qu'elles sont et à les aimer.

In the morning frost                       Dans le givre du matin
     the cats                                        les chats
Stepped slowly                             Ont avancé lentement

Beautiful young girls running          De belles jeunes filles grimpent
up the library steps                            les marches de la bibliothèque
With shorts on                              En short

Kerouac lui même dans l'Origine de la Joie en poésie parle de "cette discipline mentale caractéristique du haïku, c'est-à-dire  la discipline qui consiste à montrer les choses directement, purement, concrètement, pas d'abstractions ni explications". Kerouac utilise souvent ses connaissances du bouddhisme de manière très libre. S'il fut influencé par le zen, c'est surtout au travers de l'épuration lexicale qu'on le voit. L'économie verbale efface toutes les liaisons, toutes les transitions. C'est donc une lecture intuitive qui fera apprécier ces haïkus, une lecture sensible plus que spéculative ou mentale. Ou, pour le dire autrement, il ne faut pas chercher de système ou de théorie derrière ces petits textes, seulement des visions.
Une vision n'a rien d'extraordinaire, et sa magie ne tient qu'à son acuité. 


Useless! Useless                           Inutile! Inutile!
- heavy rain driving                        - la pluie lourde s'enfonce
into the sea                                   Dans la mer


**


The little worm                           Le petit ver 
lowers itself from the roof           descend du toit
By a self shat thread                   Par un fil tissé de sa propre merde


**

August Moon Universe              Lune d'août l'Univers

- neither new                             - ni neuf 
or old                                       ni vieux




Le livre des haïkus, Jack Kerouac, Editions de la table ronde, coll. "la petite vermillon".

mardi 3 septembre 2013

Dans le sillage des Lectures sous l'arbre 2013


"Il est des lieux dont la puissance mérite un chant, à la fois célébration et appel du maquisard. Ce sont des lieux qui remettent l’être humain à sa juste place. L’atelier de Cheyne au Chambon-sur-Lignon, le beau territoire des Lectures, est de ceux-là.
Sous l’arbre, on chante et on résiste. On y partage le pain et la poésie.
Le festival bruisse et crie sur le frais plateau Vivarais-Lignon. Voici pour une semaine, mille trajectoires d’êtres, de corps, de mots et de souffles. La poésie circule comme un courant électrique entre nous, bénévoles, lecteurs, auteurs… Ce n’est pas parenthèse d’initiés, mais connivence brève de forces qui se nourrissent les unes des autres pour partir ensuite et poursuivre leurs routes.
Car l’on s’y retrouve, et cette retraite ne fait sens que parce qu’elle nous permet de retourner au front plus solides. Sous l’arbre on lit, on écoute, j’ai lu, on m’a écoutée ; mais il s’y trame quelque chose de plus profond encore : on prépare la transformation du monde par la parole, la transmission, l’association. Les poèmes y sont à la fois la balle de fusil et la caresse.
Sous l’arbre de Cheyne, du poétique, du politique, de l’écologique. La lenteur, le silence, la mesure, le partage, et surtout l’insoumission. Qu’on relise la liste de mots qui précède, et l’on comprendra.
Jean-François Manier, Martine Mellinette, Florence Buti, Estelle Aguelon, bénévoles, amoureux de poésie, comédiens et stagiaires, nous sommes tous veilleurs et sentinelles.
Sous l’arbre, les grands discours deviennent obsolètes, seuls comptent la langue inouïe et le désir d’action. La hauteur et la croissance y deviennent des leurres. On lui préfère la profusion de beauté et de vérité. Le silence y fait trembler le bruit du monde. La tendresse des prairies n’y est pas une mièvrerie, mais un bien de première nécessité.
C'est ainsi que je présentais les Lectures sur le blog Mediapart du festival. Nous voilà désormais début septembre, mais ce qui aurait pu être une parenthèse est en fait la porte ouverte à une année poétique riche, dense et revigorante.
Cette année, Cheyne change de mains mais non d'âme, Jean-François Manier laissant sa magnifique entreprise à Florence Buti. Cette métamorphose promet d'être belle, et vaut la peine d'être soulignée. Combien de maisons d'éditions meurent lorsque leur fondateur s'en défait. Cheyne a donc encore beaucoup à vivre, à faire découvrir.