lundi 31 décembre 2012

Belle année

"La danse", (1909-1910), Henri Matisse
 Je souhaite une très belle année à tous les lecteurs du Diffuseur. Une belle année pleine, solaire et ombrageuse. Ne faire qu'allégeance à la vie et à l'amour. En guise de présent, un poème de chevet de chevet : une injonction à l'amour inconditionnel pour la terre et ses fruits, les pétales et les épines. On ne peut que se souhaiter commune présence, fraternelle, intransigeante.

Commune présence


tu es pressé d'écrire
comme si tu étais en retard sur la vie
s'il en est ainsi fais cortège à tes sources
hâte-toi
hâte-toi de transmettre
ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance
effectivement tu es en retard sur la vie
la vie inexprimable
la seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t'unir
celle qui t'es refusée chaque jour par les êtres et par les choses
dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés
au bout de combats sans merci
hors d'elle tout n'est qu'agonie soumise fin grossière
si tu rencontres la mort durant ton labeur
reçois-là comme la nuque en sueur trouve bon le mouchoir aride
en t'inclinant
si tu veux rire
offre ta soumission
jamais tes armes
tu as été créé pour des moments peu communs
modifie-toi disparais sans regret
au gré de la rigueur suave
quartier suivant quartier la liquidation du monde se poursuit
sans interruption
sans égarement

essaime la poussière
nul ne décèlera votre union.


René Char.

mardi 25 décembre 2012

Habiter poétiquement le monde




Canopée se revendique "revue culturelle". L'amateur de Télérama n'y trouvera cependant pas son compte. Le n° 10, intitulé "Habiter poétiquement le monde" est particulièrement intéressant et ne dément pas la qualité (et l'intelligence!) des choix éditoriaux. Canopée n'est pas une revue pour consommateurs de culture. Un numéro par an. Lentement, la revue fait son nid, éditée par Actes Sud. Ambitieuse, elle plaide pour une écologie de la terre, du corps et de l'esprit. Ainsi embrasse t-elle à la fois le questionnement écologique et poétique. Le roman a ses revues, parce qu'il a ses festivals et ses rentrées littéraires, ses têtes d'affiche. Le théâtre a ses revues car, en tant qu'art social, il est naturel pour lui de porter les questionnements politiques, économiques et sociaux. L'écologie a ses revues militantes.
Canopée, elle, a la singularité de relier deux objets apparemment sans liens: l'écologie et la poésie. Comment? En revendiquant une vision de l'écologie bien plus profonde que la (simple?) défense de la nature. L'écologie, du grec oïkos, signifie "l'habitat". Et la revue pose cette question : Comment habiter aujourd'hui?  La poésie et l'art en général ne seraient-ils pas une des manière de répondre ou de creuser la question?
La canopée est cet étage supérieur des forêts qui se trouve directement en contact avec les rayons solaires. Difficile d'accès, ces cimes sont considérées comme un milieu extrêmement riche. Je ne prends pas la peine d'éclairer la métaphore de la canopée, elle est transparente.

Le n° 10 -2012-, de la revue, reprend la célèbre phrase d'Hölderlin, "habiter poétiquement le monde", en fait -à raison- une injonction. Nécessité d'habiter autrement, de se singulariser, de quitter les terres hostiles du va-vite et de la superficialité. Des invités de choix pour ce numéro. Juliette Binoche y évoque sa lecture du Dialogues avec l' ange de Gitta Mallasz (dont je parlerai moi-même sous peu). Christian Bobin qui plaide pour la contemplation ("les contemplatifs sont les guerriers les plus résistants"). Eric Jullien évoque sa rencontre avec les indiens kogis. Albert Jacquard, Marva Collins et Thomas d'Ansembourg défendent une transmission incarnée, vivante, faisant plus de place au corps. Sylvain Tesson y fait l'éloge du livre.  

Le fil rouge du n° 10, c'est la nécessité de faire de la créativité et des émotions une boussole. La revue fait donc la part belle aux danseurs et aux voyageurs, défend une autre éducation où le corps ne serait pas réduit à portion congrue, fait de l'éveil de la conscience le premier geste de résistance.
Ce n'est donc pas un propos exclusivement littéraire, mais une vision large et tout à fait juste du poétique. Le poétique comme posture, comme attitude dans la vie et dans le monde. Autant de témoignages qui montrent qu'habiter, c'est moins affronter la réalité qu'être pleinement avec elle. Le seul parti pris de cette revue, c'est celui de la beauté et de la vérité.

"Il me semble que la poésie est comme une explication, mais qui n'explique rien. Elle est comme une science, elle est la seule science qui ne maltraite pas son objet." Christian Bobin (p.  77)

A consulter: Canopée 2012 
La revue est disponible chez Actes Sud,  Fnac, Natures et Decouvertes.

lundi 24 décembre 2012

Paysages pour Keats, Brontë et Apollinaire.

J'ai à plusieurs reprises évoqué ici des paysages et des lieux qui m'étaient chers: la montagne, le relief, l'âpreté méditerranéenne... J'avais envie d'évoquer aujourd'hui un espace singulier, peu prisé, et qui m'a pourtant fait relire Brontë, Keats ou encore Apollinaire avec beaucoup de joie. C'est la lande tourbeuse qui m'a traversée par sa profondeur et sa mélancolie. Pour Emily Brontë, cela s'appelait les "moors", la lande du Yorshire, pour Keats les landes et la bruyère, pour Jane Eyre de Charlotte Brontë, les landes perdues...  
Les landes ont traversé la poésie romantique, leur image mélancolique et triste s'est imprimée dans nos esprits, mais leur énigme nous a trop souvent échappés. Le caractère hostile de ce paysage en a fait le cœur des histoires les plus douloureuses. Ainsi de la croix des fiancés, que l'on dit morts de froid, dans les fagnes. Le Nord-Est de la Belgique compte pourtant la plus étrange immensité de tourbière, et la parcourir, c'est retrouver l'âme tourmentée de Jane Eyre. On les appelle les Haute-Fagnes, elles sont froides et humides, tourmentées et arides. Apollinaire les a pourtant chantées dans un poème peu connu:

Fagnes de Wallonie
Tant de tristesses plénières
Prirent mon coeur aux Fagnes désolées
Quand, las, j'ai reposé dans les sapinières
Le poids des kilomètres pendant que râlait
Le vent d'Ouest.
[...]
Au ciel
Qui restait pur obstinément
Je n'ai confié aucun secret sinon une chanson énigmatique,
Aux tourbières humides.
[...]
Nord,
Nord !
La vie s'y tord
En arbres forts,
Et tors.
La vie y mord
La mort
A belles dents
Quand bruit le vent.



La fagne est la porte du grand nord, le seuil étrange d'un autre monde. La forêt qui la borde et la longe est dense, haute, noire. Le bord extrême du monde. L'impression que si l'on va plus loin, on finira par se perdre dans un pays inconnu. Lieu sauvage, contrasté et mélancolique, la lande et la tourbière sont des lieux poignants. Aucune mièvrerie. L'image même de l'errance, de la nudité.


 Les moors, les moors où l’herbe rare
Étend son velours sous nos pas ;
Les moors, les moors où le ciel clair
Dessine au loin la haute passe ;
Les moors, où le tarin égrène
Son trille sur le granit nu,
Où l’alouette délirante
Exalte nos coeurs de son chant !
Quelle langue dira le trouble
Qui naquit en moi quand, au loin,
Au front d’une lande étrangère
Je vis une bruyère pâle ?
Elle était maigre, et sans couleur,
Elle murmura d’une voix faible :
« La prison et l’exil me tuent,
J’ai fleuri mon dernier été. »



L'air est doux et pénible pour les personnages romantiques. L'errance des héros n'est pas irréelle lorsque l'on fait l'expérience du lieu de leur histoire. Faut-il faire de la géographie pour goûter à la littérature? Peut-être que oui, comme il en va d'ailleurs de chaque texte, qui ne vaut que par le poids de vie, d'expérience, que l'on est capable d'y mettre.




Ce que les fagnes perdent en relief, elles le gagnent en profondeur mystérieuse. Le jaune d'or est fané, le bleu diaphane, mais le gris ardent. Les quelques arbres qui trouvent grâce aux yeux de cette terre riche mais étouffante, se tordent et se découpent. Ce n'est qu'ombre et traces, lumière créée par l'absence de lumière. Les fagnes, comme toutes les landes, possèdent un caractère sauvage et déroutant. Il n'y a rien à domestiquer, il n'y a aucun point de vue grandiose. Le ciel des fagnes est comme un lac gelé au dessus des soies de la bruyère. Pas de recours aux forêts ici, mais l'espace pur possédé par la terre, les ferments, l'eau.

"La croix des fiancés", Hautes-Fagnes. Source : pogona, flicker

Barbey d'Aurevilly appelait la lande " la friche de l'âme humaine". Et assurément, elle est à la fois lieu de décomposition et lieu d'origine. Dans l'Ensorcelée, il évoque à son aspect "primitif et sauvage". Car il est un endroit propice à l'imagination, un lieu qui conserve son mystère et ses ombres fantastiques - lutins, fées, cavalier errant... Rares sont les paysages aussi peu enclins à se livrer, où le visible n'a pas encore tout gagné sur l'invisible et le mystère. Rares sont aussi les textes creusant sans cesse le mystère sans répondre à la question. Le poème, peut-être?


samedi 22 décembre 2012

"A l'orée du pays fertile"

"La langue est à la fois de nature physique et d'essence métaphysique".

"Méditerranée", Nicolas de Staël
A l'orée d'un pays fertile, d'un pays de contrastes, de tragédies, de blessures, la Grèce, Jacques Lacarrière avait composé une œuvre poétique dense et plutôt méconnue. Du moins jusqu'à ce que paraisse ses œuvres complètes il y a quelques mois. Si "la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil" comme l'affirmait René Char,  la poésie de Lacarrière s'en approche.

Jacques Lacarrière est connu pour son amour du voyage et de la marche, moins pour sa poésie, pourtant claire, cohérente et puissante. Le paysage grec, l'été, la lumière, traversent l'oeuvre, avec pour compagnons l'infiniment grand -les dieux, les astres- et l'infiniment petit -l'herbe, la terre, les racines... Double élan qui conduit Lacarrière à chanter les éléments et les mythes, l'archaïque et l'essentiel. La poésie de l'auteur de Chemin faisant concilie ainsi la matière et l'esprit, le ciel et la terre.
Occasion de montrer que la poésie est résistance, et presque désobéissance civile. Poésie vivace, tenace comme le lichen, les pierres, les racines ou les plantes grasses.

 La poésie est morte, mourante, moribonde? Alors, vive la poésie! [...] Elle est toujours de ce monde, puisqu'elle demeure vivante parce que vivace, vivace parce que rebelle."

Et tout cela pousse sur le terreau de la Grèce ancienne, celle d'Icare, celle du labyrinthe, celle de Sibylle et d'Apollon. La formule contradictoire "l'archaïsme est notre avenir" peut se comprendre comme un manifeste en faveur d'un monde qui a encore beaucoup à nous dire. Il ne s'agit alors pas tant de chérir le passé que de s'en servir de lui pour n'exister qu'au présent.

 Pour nous, quel destin à notre espoir?

Espérer n'est pas nécessaire pour entreprendre le futur.
Réussir n'est pas nécessaire pour persévérer le présent.

De nombreux poèmes sont ainsi éloge de l'infinitésimal, de l'enfance au regard pur. La profondeur du minuscule côtoie les grandes lumières, la force du bleu et des mythes.

Enfance

Si les cloportes faisaient de la musique
(bruit méticuleux de leurs pattes
sur la terre rafraîchie par la sieste des pierres)
je passerais mes heures d'adulte au centre des graviers
suspendu dans le rêve d'être une oreille
pétrifiée par le chant des mouches grises
dans leurs cathédrales d'odeurs.

Et si la nature est un langage, celui-ci ne se donne qu'à l'attentif.

Assolements

Touffes de langage ponctuation d'abeilles:
Le printemps grammairien  conjugue  les corolles.
Herbes et verbes s'épellent aux  phonèmes des vents.
Sur le cahier du ciel, des virgules d'oiseaux.
[...]


"Monument en pays fertile", Paul Klee

Jacques Lacarrière s'intéresse à la terre, à ce qui est plus qu'à ce qui pourrait être. Le spirituel ne trouve sa source que bien ancré dans le sol. C'est ainsi qu'on peut penser que dans l' "Entretien avec les racines", celles-ci ne sont que l'avatar du poète qui répond: "nous ne croyons qu'à l'arbre, à lui de croire au ciel".

Pourquoi la Grèce alors? Peut-être parce que, comme le rappelle Jean-Pierre Siméon dans sa préface, c'est le pays des contraires, des extrêmes, des luttes. Murs blancs, eau bleue, éblouissements, tragédies. Ce n'est pas un pays de la demie-mesure, encore moins du compromis. La Grèce, non pas celle de la crise, mais de la lucidité, du soleil, du contraste assumé des couleurs, comme dans le poème qui porte le nom du site de Rhamonte:

Rhamonte

Justice comme les pierres. Belle et nue
Justice venue de très loin. D'outre-humain.
Couteau sur la pensée. Contre le coeur.
Justice.

La voilà la force, l'intransigeance du paysage, celle qui aiguise la pensée, le cœur. Comme si ce mot de "justice" avait traversé les siècles de Phèdre et de Médée jusqu'à nous, comme si le poète lui redonnait toute son électricité. 
La poésie de Lacarrière est une poésie qui chante et qui crie en même temps, qui mêle la déchirure et l'amour. Les images les plus frappantes sont sans aucun doute celles d'Empédocle et d'Icare. La figure du premier évoque le poète, et plus largement l'être désireux d'être au monde ici et maintenant. Dans un poème intitulé Empédocle, Lacarrière désigne son suicide comme le premier acte de présence au monde. Paradoxe qu'il n'est pas besoin d'éclaircir, les vers qui suivent parlent d'eux-mêmes:


"Quarante ans de méditation ont conduit Empédocle dans le cratère du Stromboli. A cet instant, pour la première fois, il a vu un volcan, un ciel bleu, une fumée sulfureuse, une mort apprise chaque jour et enfin récitée dans le feu de la terre."
C'est l'amour du réel qui court dans la poésie de Lacarrière, et le désir de voir simplement ce qui est (le réel), y compris dans ses contradictions.
La chute devient alors une ascension, et se coucher sur la terre, c'est "ascendre" pour Lacarrière. Ainsi de la figure d'Icare, la plus passionnante de la mythologie à mon avis, qui rappelle le célèbre tableau de Matisse :

"LE CRI D'ICARE CHUTANT DANS LE BLEU DES ÉTOILES


De ce cri, de ce rêve-là, je suis né."
(L'Aurige, III, Prophétikon)


Le lien fondamental avec la Grèce est ici réaffirmé, tout comme l'affirmation de la nécessité d'être comme l'arbre, enraciné et "jardinier du ciel". La chute d'Icare est, il me semble, la figure de toute la poésie de Lacarrière. Qu'est-ce qu'un poème si ce n'est un cri qui chante, une chute vers le haut, une joie dans la perte?

La poésie de Lacarrière reste volonté d'enchantement, liberté portée par le lyrisme. Le poème "prélude" fait ainsi entendre la voix d'Icare enfant. C'est ce prélude que le poème et le poète tentent de retrouver par l'écriture. Comme un état d'enfance, sans doute et sans pourquoi.



Prélude


Enfant, je jouais dans les paupières du ciel. Les nébulosités de l'espace étaient mes seules compagnes. Je marchais sans y prendre garde sur les cheveux de vieilles femmes, côtoyais les plus laids monuments sans même les remarquer. Sans un mot, je déshabillais les forêts pour les forêts pour les jeter nues à l'entrée des villes mais je continuais de m'instruire à l'écoute des paroles douces des saisons. A chaque pause, des vols d'oiseaux migrateurs m'indiquaient la route à suivre. J'étais indiscuté, j'étais heureux...."
( L'enfance d'Icare)

La poésie est ainsi un état de non-savoir, c'est-à-dire une libération de la connaissance pour aller à la création et à l'expérience. Lacarrière s'insurgeait contre la poésie trop cérébrale et intellectuelle de notre temps, et je lui donne raison. Je plaide, comme lui, pour une écriture organique, authentique, une écriture où l'artificiel cède le pas à l'évidence. "Créer, c'est bien plus que connaître, c'est avant-connaître" disait-il. C'est défendre une poésie non pas métaphysique, mais consciente, une poésie "placentaire" (je cite) et viscérale. Cette liberté, le plus beau vers de Lacarrière le chante naturellement :

Liberté fauve, ma colline. 
J'écoute les chants, les cantates des pays de l'herbe...
[...]
Liberté fauve, ma colline. 

La liberté n'est pas ailleurs, elle n'existe qu'au présent et dans le réel, fauve, puissante, solide. Et ce pays fertile n'a rien d'un  Eldorado inatteignable. C'est le réel dans lequel le poète nous invite à entrer de plain-pied, sans crainte d'en étreindre toutes les faces, des plus sombres aux plus éblouissantes. 


"La chute d'Icare", Henri Matisse.

A l'orée du pays fertile, œuvres poétiques complètes,  Jacques Lacarrière, préface de Jean-Pierre Siméon, éd. Seghers, 2012.

jeudi 6 décembre 2012

Voix d'aujourd'hui

Le projet i-voix a toujours le cœur qui bat aussi fort. Jean-Michel Le Baut mène un travail extraordinaire avec ses élèves autour de la poésie. Écriture, rencontres, découvertes... Merci à lui et à ses élèves de faire vivre la poésie avec passion et intelligence!

mercredi 14 novembre 2012

Projet Voix d'aujourd'hui

Une neige et des baisers exacts continue son chemin tranquillement. Il a été sélectionné avec neuf autres recueils de poésie contemporaine pour le projet "Voix d'aujourd'hui" 2012-2013:

"L'opération a été lancée par le CDDP du Finistère qui l'organise et qui l'anime en partenariat avec le réseau des Bibliothèques municipales de Brest, des librairies indépendantes et des lieux de vie culturelle brestoise. Ce projet est mené en parallèle dans plusieurs établissements scolaires de la région."

"L'objectif? Faire découvrir la poésie contemporaine et s'approprier les lieux de vie du livre."

Pour en savoir plus:


jeudi 8 novembre 2012

Au feu la poésie!

Sale temps pour la poésie épisode 2. Le Printemps des Poètes est toujours fortement menacé suite à une réduction considérable du ministère de l' Éducation Nationale. Nous pourrions traiter du sujet hautement philosophique et problématique "le socialisme et la poésie", ce qui reviendrait finalement à poser la question "la politique et la poésie", ou encore, "ignorance ou cynisme?", ou même "qu'est-ce que la culture?" ou bien encore "l'illusion socialiste". Nous laisserons le soin à notre ministre Vincent Peillon, agrégé de philosophie, de se frotter à ses questions pour l'instant balayées d'un revers de main.

Non mais franchement, au feu la poésie! Il vous reste la rentrée littéraire, le Goncourt, la nuit blanche, Paris-plage, la fête de la musique, la fête du cinéma, le théâtre subventionné, noël, Pâques, les soldes, les vacances de la Toussaint, la française des jeux, de quoi vous plaignez-vous?

Et d'autres de nous répondre: Think different*. Innovez. Be creative... *

 * slogan Apple
* slogan à la faveur des tablettes Samsung.

Pétition du Printemps des Poètes
Un texte dans le journal "Libération"

dimanche 28 octobre 2012

"Rien que fou, rien que poète"

 "Seules les pensées qui marchent ont de la valeur"
Le Crépuscule des Idoles, "Maximes", Maxime 34.

Dans les Epigrammes, des éclairs philosophiques: la brièveté de l'écriture correspond bien évidemment à cet esprit de légèreté loué par le philosophe. La veine lyrique de Nietzsche est mieux connue que cette veine ironique et caustique. Cette édition des Épigrammes vient réparer un oubli. Cette édition rassemble les jubilatoires épigrammes du philosophe, la plupart rassemblés sous le titre "rires, ruses et railleries", partie inaugurale du Gai Savoir (1882). Rares sont les philosophes qui ouvrent la pensée par des  sauts, des gambades, des pointes et des flèches adressées aux lecteurs. Devrais-je dire, une succession de décharges électriques!


3. L'intrépide

Où que tu sois, creuse profondément!
Les sources sont toujours sous terre.
Laisse les hommes obscurs à leurs piaillements:
"sous Terre c'est toujours - l'Enfer!"
(p. 44)

 15. Rouille

La rouille aussi est nécessaire, être aiguisé ne suffit point,
Ou l'on dira toujours de toi: "c'est un gamin."
(p. 47)

Remarquable ouvrage qui formalise brièvement la pensée nietzschéenne dans une veine dionysiaque, un rire tragique parfois. L'introduction de Guillaume Métayer présente les épigrammes en les replaçant dans la tradition ancienne de l'inversion des valeurs de la folie en sagesse, dans la tradition ancienne d'un genre souvent considéré comme a-poétique. Pour Nietzsche, dont on connait mieux l'inspiration lyrique et cosmique, la parole caustique est un prélude à la démarche discursive. Elle est dénuée de dogme, elle permet même de prendre ses distances avec un discours philosophique plus grave et plus pesant. 

L'Epigramme exprime en fait l'idéal du "gai savoir", de la pensée qui danse et qui rebondit. Il s'oppose à la mélancolie et au goût pour les passions tristes. Le mot d'esprit est un contrepoint à l'infini romantique (cela éclaire aussi la rupture avec Wagner). "L'esprit de pesanteur" est bien  égratigné:


44. Le fondamental

Moi, un chercheur? Passez-moi le mot! -
Je suis lourd -un tel fardeau!
Je chois, je chois, et finalement
Je tombe sur un fondement!
(p. 56)

Sarcasmes, jeux de mots, piqûres, personne n'échappe aux pointes et le monde est renversé dans ces maximes. On retrouve cependant l'éloge de l'exercice physique, de la danse. Le rire est d'ailleurs le pendant littéraire de la danse. C'est ainsi la figure joyeuse qui prend le pas sur le visage triste, et l'enfant terne devient un acrobate:

28. Consolation pour débutants

Voyez, du grognement des cochons entouré,
Les orteils recourbés, cet enfant maladroit!
Il sait pleurer, il ne sait même que pleurer - 
A t-il appris à se tenir, marcher droit?
N'ayez crainte! Tantôt, j'ose bien l'augurer,
Vous pourrez voir danser cet enfant-là, ma foi!
Dès qu'il ira sur ses deux jambes, vous verrez
Que sur sa tête aussi bientôt il se tiendra.
(p. 51)

52. Écrire avec un pied

Je n'écris pas qu'avec la main:
Le pied aussi veut constamment être écrivain.
Il court, le ferme, libre et brave pied,
Tantôt par les rochers, tantôt sur le papier.
(p. 58)


Du tonneau de Diogène

Le besoin ne coûte rien, le bonheur est sans prix,
Aussi, c'est non sur l'or, mais sur mon c... que je suis assis.
(p. 73)

Légèreté et raillerie plus que jamais nécessaires, à l'heure où les coups portés à la poésie la forcent à se gonfler, parfois un peu trop. S'indigner, protester, mais pourquoi pas mieux danser, et rire sur la pointe des pieds?


Épigrammes, Friedrich Nietzsche, traduit et présenté par Guillaume Métayer, éditions Sillage.

* "Rien que fou, rien que poète", Ainsi parla Zarathoustra, IV, "Le chant de la mélancolie".

samedi 27 octobre 2012

Les notes de chevet de Shonagon

" A l'approche de midi, le froid se relâche, il est déplaisant que le feu des brasiers carrés ou ronds se couvre de cendres blanches" (p. 29)


Les Notes de Chevet de Sei Shonagon ne m'ont pas donnée ce que je croyais y trouver. Sous la bannière "d'écrits intimes", j'attendais un journal, un carnet de bord, des chroniques. Rien de tout cela dans ces notes rédigées au XI° siècle, vers le milieu de la période Heian. Un Japon de splendeur et d'éclat dans lequel a vécu Sei Shonagon, dame d'honneur attachée à la princesse Sadako. 
Les Notes de Chevet proposent un tableau vivant et fascinant d'un Japon poétique, raffiné, généreux. Chose remarquable, la littérature de cette époque compte nombre de femmes. Sei Shonagon se distingue cependant de la plupart d'entre elles en esquissant un portrait désordonné et étincelant du monde et de la vie du Japon au XI° siècle.



Les Notes de Sei Shonagon n'ont rien à voir avec une introspection obsessionnelle. Point de textes nourris par l'ego ou par le désir de mieux se connaître. Impossible de traduire le titre de l'ouvrage par l'expression de "journal intime". Il n'y a d'intime dans cette parole que le regard. Regard aigu d'une femme sur le monde dans ce qu'il a de bas et d'élevé.

Les Notes font ainsi se succéder des sujets aussi divers que la neige ou l'habillement des chambellans, les anecdotes princières et la description d'un arbre ou d'un oiseau. Dame d'honneur, Sei Shonagon disposait d'une place privilégiée pour observer à loisir les hommes. Mais cette observation se fait toujours légère. Certes, ses écrits ne sont pas dénués de critique ou de moquerie face à des comportements qu'elle juge bêtes, indécents ou médiocres. Mais les propos ne sont teintés d' aucun moralisme, ni même de satire. Le discours est plus sensible et généreux qu 'acerbe.


Le regard de Sei Shonagon pose sur les autres n'est jamais supérieur ou hautain. Aucune distance critique ne vient ternir sa saine curiosité ou son amour de l'observation.  Le monde est finalement pour elle plus objet d'amour que de détestation.

Enchaînements et liens logiques ont volé en éclats dans l'écriture. Tour à tour sont évoquées les choses détestables, effrayantes ou délicates. Les imperfections trouvant leur place au même titre que les merveilles, le quotidien côtoyant l'extraordinaire.

"Choses détestables.

[...]
En frottant le bâton d'encre de Chine sur la pierre de l'écriteau, on rencontre un cheveu qui s'y est introduit.
[...]
Un homme sans talent, qui parle beaucoup, à tort et à travers, comme s'il savait toutes choses.
 [...]
On a eu la folie de faire secrètement coucher un homme dans un endroit où il n'aurait jamais dû venir, et voilà qu'il ronfle.
[...]
Celui qui, en sortant, ne referme pas la porte qu'il vient d'ouvrir est très détestable".
(pp. 56-59)


Les descriptions peuvent même parfois avoir la densité de celles d'un Proust. Les noms, les gestes y sont évoqués avec beaucoup de précision. Sei Shonagon aime le réel pour ce qu'il est et en parle avec fraîcheur.

"Lorsqu'on a cueilli une longue branche de cerisier, gracieusement fleurie, et qu'on l'a mise dans un grand vase à fleurs, c'est vraiment délicieux, surtout s'il se trouve là quelque visiteur en manteau de cour, couleur de cerisier, dont les manches laissaient voir de dessous." (p. 32)

Sismographe, Sei Shonagon ne perd jamais de vue le monde, y compris dans ce qu'il peut avoir de futile. Car la futilité et l'inutilité sont bien la matière de nombreuses anecdotes que l'histoire n'aura pas retenues. Ils évoquent pourtant avec beaucoup de force le cœur de l'homme: la réplique de l'un, la fierté d'un autre, les intrigues amoureuses, les jalousies...

Les Notes de Chevet témoignent d'un monde raffiné où l'étiquette a toujours une justification esthétique. Où les correspondances sont minutieuses, élaborées. Où l'écrit et la parole ont une importance telle que chaque mot prononcé pèse et où la valeur de chacun se mesure à sa capacité à dire un poème. La poésie a donc, bien évidemment, une place de choix dans ces notes. Les personnages ne cessent de dire des poèmes, d'en écrire, d'en rappeler le souvenir. Les correspondances elles-mêmes s'écrivent en vers. La poésie devient un mode de communication majeur entre les êtres. Comment annoncer une fête? Comme ceci:

"On s'informait
Du bruit de hache
Qui se répercutait dans la montagne
Et c'était le bruit
De la canne de fête".


Choses étonnantes et surprenantes dans les Notes : le passage du récit détaillé à l'évocation laconique d'un objet ou d'un sentiment. Sei Shonagon procède ainsi souvent par listes. Des énumérations simples qui sont tantôt surprenantes, tantôt d'une grande profondeur, comme lorsqu'elle évoque les  "choses qui donnent une impression de chaleur" et "les choses qui ne s'accordent pas". Le livre devient un véritable kaléidoscope:

"Choses qui ne s'accordent pas

Une mauvaise écriture sur du papier rouge.
Par un beau clair de lune, rencontre une inélégante voiture découverte."

"Choses qui donnent une impression de chaleur

Une étole faite de morceaux divers.
Une personne très grasse, qui a beaucoup de cheveux".





Sei Shonagon porte son attention sur les moindres choses du monde. Son regard attentif et éveillé rend compte de tout, des couleurs, des sons, du climat, avec une remarquable acuité. Chaque geste, chaque posture, sont ainsi décrits comme s'il s'agissait d'une chorégraphie. Sei Shonagon fait preuve d'une sensibilité extrême, influencée par les saisons, le climat, les moindres variations de la lumière, les accords et les discordances.


Pas de futilité donc, puisque toute chose prend sa valeur du fait de son existence même. Sei Shonagon reste  toujours en étroite relation avec le monde; sans abstraction, sans pensée parasite.

 "Occasions dans lesquelles les choses sans valeur prennent de l'importance

Un grand chapeau de femme, par un jour de pluie."


Consciente de l'impermanence des choses (qu'elle décrit à merveille), elle n'attache d'importance qu'à l'instant présent, qu'à ce qui est ici et maintenant. Les Notes de Chevet témoignent ainsi d'un art de vivre dans la beauté, dans l'instant, d'un art d'observer, d'aller à la rencontre de l'autre. La modernité et ses gardes du corps, la grossièreté, la médiocrité, la laideur, le festif, le compassionnel, l'obscénité, auraient beaucoup à puiser dans ces notes médiévales : un parfum, de l'élégance, de la grâce, de la tristesse, de la présence, de la joie.




Lire: Sei Shonagon, Notes de Chevet, Traduction et commentaires d'André Beaujard, Gallimard/Unesco, Connaissance de l'Orient. 

Écouter: Sei Shonagon par Jean-Claude Carrière (France Inter)

jeudi 18 octobre 2012

Le vertige des forêts


Horizontal. Le vertige de la forêt remplie à foison de mythes et de légendes, de profondeurs, d'ombres et de formes à peine ébauchées. Vertical. Le vertige de la forêt, des racines aux cimes ondulantes.
Rémi Caritey, dans sa "petite déclaration d'amour aux mousses, aux fougères et aux arbres" raconte ce lieu de providence et de réconfort, de mystère et d'inquiétude. Familier des arbres, Rémi Caritey l'est assurément. Il est occupé par un drôle de métier, celui de grimpeur-récolteur, "métier à la fois poétique, engagé, et quelque peu dérisoire". De son amour des forêts et des graines est né ce livre bref dans lequel il évoque tout à la fois ses promenades dans les Vosges et ses traversées des forêts d'Afrique de l'Ouest. 
La solitude et  le retrait propres à ce lieu ne sont pas, pour l'auteur, une manière de fuir le réel mais au contraire de retrouver une présence au monde: "le recours aux forêts est parfois une condition de survie". Pour ce photographe, la fréquentation de la forêt permet de retrouver des chemins perdus : lenteur, écoute, patience... " Se perdre, c'est accéder à la chance de tout redécouvrir et de tout réinventer. Alors, c'est la puissance de la vie qui ranime l'essentiel."
Cette déclaration d'amour à la forêt est aussi un éloge du mouvement: escalader, grimper, sont autant de manières de retrouver le plaisir d'être un écureuil. Rémi Caritey regrette seulement que grimper aux arbres n'ait pas la même noblesse qu'escalader un rocher, sans doute parce que la première activité évoque l'esprit d'enfance. "Imaginez que l'on se pique, lors d'une fête en plein air, d'escalader un avenant résineux de jardin. Qu'on se hisse alors en quelques mouvements au milieu du pin, et une grande angoisse s'exprimera dans les injonctions à rejoindre la rationalité de la pelouse."
Marchant en forêt, Caritey a la sensation d'appartenir au monde et de renouer avec une part viscérale de l'être humain:  "écoutant le brame du cerf, j'étais troublé par l'écho de cette sexualité sauvage qui met à nu l'animalité des instincts humains. Mais je demeurais encore dans la sphère de mes pensées, abordant la forêt avec des concepts abstraits".
Ce texte trouve tout à fait sa place dans la collection "petite philosophie du voyage" : point d'exil en forêt, point de peurs ni d'enfermements, de bannissements. Seulement de l'espace, de la liberté, du refuge et une qualité de rapport au monde que l'on ne trouve nulle part ailleurs. Dans ce petit ouvrage, la moelle d'un monde que nous ne connaissons souvent que superficiellement.

"Le corps tout entier est impliqué dans le déplacement, et l'esprit doit suivre"



Sylvea, le site de Rémi Caritey

mardi 2 octobre 2012

"Le printemps des poètes" en danger.

Je me fais simplement le relai d'un triste -mais non désespéré -message du "Printemps des Poètes".

Chers Amis,

Le Printemps des Poètes est dans une situation critique : après 10 années de réductions constantes des moyens alloués à l'association, le ministère de l'éducation nationale nous a annoncé au cours de l'été la coupe imprévue de 40% de la subvention 2012. (60.000 € de moins).

Cela entraîne un défaut de trésorerie tel qu'il implique la disparition à brève échéance de la structure, et consécutivement de la manifestation.

Le ministère de la culture, qui maintient son soutien, ne peut compenser ce retrait ; la seule solution est pour nous de récupérer auprès du ministère de l'éducation nationale la somme qui manque avant la fin 2012.

Vous pouvez nous aider en écrivant personnellement au Ministre de l'éducation nationale, pour lui dire votre attachement au Printemps des Poètes et témoigner de l'importance de son action auprès des acteurs éducatifs et culturels.

Ce peut être une lettre brève, mais vous comprendrez que plus le ministre recevra rapidement de nombreux courriers l'alertant sur la gravité de la situation et l'inquiétude qu'elle suscite, plus nous aurons de chances d'obtenir gain de cause.

Adressez votre courrier à : Monsieur Vincent Peillon
                                     Ministre de l'éducation nationale
                                     110 rue de Grenelle
                                     75357 Paris SP 07

Merci par avance pour votre soutien, je vous tiendrai bien sûr informés des suites.
Bien amicalement à tous,


Jean-Pierre Siméon, directeur artistique
et l'équipe du Printemps des Poètes :
Maryse Pierson, Céline Hémon, Célia Galice et Emmanuelle Leroyer

dimanche 23 septembre 2012

Loin des centres

Dans un récent billet sur le blog de Micro Cassandre intitulé  "Les poètes vivent toujours d'autre chose", Michel Thion fait part de sa colère quant au traitement singulier des poètes dans l'univers artistique français. Et on ne pourra que lui donner raison. Force est de constater que les poètes ne sont pas traités comme des artistes à part entière. Je me fais l'écho de ce cri parce que nous l'avons tous poussé un jour ou l'autre. Je vous laisse apprécier les anecdotes citées par Michel Thion, elles parlent d'elles-même. Face à cette situation, il décide de ne plus venir dans ces lieux qui voudraient faire de lui un bénévole de la poésie, un porteur de vocation travaillant gratuitement.
Michel Thion soulève deux problèmes différents en un seul article: celui de la rémunération de nos interventions, et celui du statut du poète par rapport aux autres artistes. Les deux sont liés bien évidemment. Je ne les résoudrai pas bien que j'aie un avis tranché sur la question (ce sera pour un prochain article sans doute). Quoi qu'il en soit, les mêmes questions se posent pour tous les artistes : vivre de son art, remplir sa vie par son art, limiter les activités qui n'ont pas de sens...

Trouver l'espace et le temps pour créer n'est d'abord pas une mince affaire. Ou comment faire pour ne pas s'aliéner dans le travail. Écrire n'est pas un loisir qu'on s'offre les soirs de pluie. Le boycott de tout ce qui ne respecte pas notre travail est une solution. Et je crois qu'il faut aller plus loin encore.

Qu'il faut, comme Jaccottet l'a fait à 28 ans (1953), partir loin des centres, le plus vite possible, le plus jeune possible. S'éloigner du cœur, des influences, pour rester soi-même. Pour trouver un  lieu qui nous parle, pour écrire là où il y a du possible, de l'ouverture.  Quitter ce qui se veut le cœur pour ne pas se perdre . Parcourir toutes les branches de l’étoile pour garder en nous sa forme. Reconnaître son visage. Loin des centres s’abreuver. Se nourrir. Et s’absenter de l’absence.

Allons semer des jardins ailleurs, hors de Paris, des subventions, du mépris ou de l'ignorance manifestés par certaines institutions. Inventons nos lieux. Il ne s'agit pas de tourner le dos au monde, mais de ne pas transiger. Risquons-nous à l'écart pour déployer nos gestes.

jeudi 13 septembre 2012

"La pluie jaune", Julio Llamazares

Dans le roman de Llamazares, trois personnages : un homme au seuil de la mort, la nature, et le temps. Au creux des Pyrénées espagnoles, entre deux montagnes, le village d'Ainielle s'est vidé peu à peu de ses habitants. L'exode des vivants n'a laissé que la lourdeur des souvenirs, le poids du lierre, des fantômes avec lesquels vit un homme qui jamais ne quittera son village. 

La pluie jaune est le récit d'une longue nuit de solitude, de folie et de cauchemars. Peu importe que nous ne sachions si quelques jours ou quelques années se sont écoulés. Dans l'intervalle entre la vie et la mort, celui où le cœur bat toujours et où l'âme est déjà ensevelie, un homme réveille les visages des disparus. Sans se révolter contre son sort, il résiste à la neige, à la faim, aux assauts des fantômes, aux illusions, à la fièvre. Il reste à Ainielle, village abandonné et mort, toujours plus mort au fur et à mesure que l'ensevelissent les neiges, les arbres, la poussière. 

Le temps lentement recouvre les maisons d'une pluie jaune, les ombres, le ciel, les arbres finissent eux-mêmes par prendre cette couleur jaune qui ressemble plus au sépia qu'aux blés. 
Les fascinantes images d'un village absolument vide et silencieux rendent sensible à chaque page la progressive avancée du temps. Ce roman poétique, rédigé dans une langue limpide mais tranchante, surpasse les tableaux qui représentaient la mort. Pas de faucille, pas de visage noir, mais une évocation bouleversante de ce moment où l'être, hanté par les traces des disparus et des disparitions, doit faire face à sa propre limite. Les lézardes dans les murs d'une vie menace les maisons, cet homme qui nous parle et, on le pressent, le lecteur lui-même.

La pluie jaune est une profonde image de l'abandon et de la solitude, un récit qui se fait chant malgré la dévoration.

La pluie jaune, Julio Llamazares, traduit de l'espagnol par Michèle Planel, éditions Verdier, 1990, 2009 (poche)



lundi 10 septembre 2012

La Vitamine P

La Vitamine P, La poésie, pourquoi, pour qui, comment? Jean-Pierre Siméon ouvre les possibles et donne des pistes pour que la poésie devienne une part essentielle de l'éducation et de l'enseignement, pour qu'elle vive aussi de mille manières.

Jean-Pierre Siméon explore dans ce livre pourquoi il est nécessaire de rendre aux jeunes gens l'appétit du poème. Pourquoi il est indispensable de parler autrement de poésie et de la faire vivre en cessant de la détruire. Loin d'être un démagogue, l'ancien enseignant propose des pistes pour faire du poème un fruit à goûter avant d'être un corps à disséquer. Il s'agit d'éveiller les consciences et non de construire des esprits savants. De faire face au mystère, au questionnement, à l'incompréhension, à la perception. D'accepter l'indispensable subjectivité, ne pas s'enfermer dans l'illusion de l'objectivité du savoir. De nous mettre face à l'étrangeté, à ce qui n'est pas rassurant.  Je ne résumerai pas ce précieux livre, cela ne servirait à rien, mais il s'appuie sur deux éléments fondamentaux: la liberté et la singularité. Parce qu'enseigner ne peut pas consister à constamment fixer un cadre rassurant, logique, repérable. Parce qu'au-delà il y a la transmission, qui peut s'inventer selon les envies et les personnalités de chacun. Parce qu'il ne faut pas confondre norme et réalité, donnons à lire ce qui déroute. Un livre pour transmettre et pour dire à l'autre: "Vous serez une part de la saveur du fruit" (René Char).

"Mon métier d'enseignant consiste à éveiller les jeunes à l'inconnu, à leur donner la familiarité, le goût, l'appétit, la gourmandise de ce qui les sort d'eux-mêmes et de la pensée fossilisée, à faire en sorte que leur compréhension du monde soit en perpétuel éveil, une contestation de ce qu'ils croient savoir." Jean-Pierre Siméon.



La Vitamine P. La poésie, pourquoi, pour qui, comment? Jean-Pierre Siméon, éditions Rue du Monde, collection "Contre-allée", 2012.

D'autres articles à lire sur le Diffuseur Poétique :


D'autres livres à lire:

Lettre aux grandes personnes sur les enfants d'aujourd'hui, Philippe Meirieu, Editions Rue du Monde, coll. "Contre-allée".
Grammaire de l'imagination: introduction à l'art d'inventer des histoires, Gianni Rodari, Editions Rue du monde, coll. "Contre-allée".

vendredi 7 septembre 2012

Dans mon pays...

"Dans mon pays, on ne questionne jamais un homme ému" (René Char). Aussi ai-je décidé d'ajouter une "page" à ce blog, intitulée "pollens". J'y mettrai, régulièrement, un poème de mon choix pour constituer une anthologie sans logique, sans thème, sans explications, sans commentaires. Il m'a semblé indispensable de laisser parler la poésie et de ne pas me limiter à des plaidoyers en faveur des poètes et de la poésie. Ne plus questionner le poème, mais l'accueillir, voilà ce que je vous propose. Ce sera aussi, je l'espère, une manière de sortir des habitudes poétiques (les vôtres et les miennes), une manière aussi de livrer les textes au hasard de la vie, des rencontres. Ils ne seront plus prisonniers des livres, peut-être provoqueront-ils de petits tremblements de terres.


mardi 4 septembre 2012

Construire une fraternité poétique

(J'édite ce message car de nouveaux enregistrements sont disponibles plus bas: Antoine Wauters, Marie Cosnay, Jean-Yves Masson! Merci à Déborah pour les enregistrements.)

C'est encore ce qu'ont fait Les Lectures sous l'Arbre 2012.


Et Merci à Déborah Heissler pour la captation (iphonique) de l'une de mes interventions. C'est à écouter sur son beau blog "Carnets et autres notes: "Lysiane Rakotoson, 24 août 2012.

A écouter aussi:

- La lecture d'extraits des Métamorphoses par Marie Cosnay: Marie Cosnay, 22 août 2012
- La lecture d'extraits des Onzains de la nuit et du désir par Jean-Yves Masson: Jean-Yves Masson, 24 août 2012
- La lecture d'extraits de Césarine de nuit par Antoine Wauters : Antoine Wauters, 25 août 2012

samedi 1 septembre 2012

Rentrer


Le temps dure longtemps aux Lectures sous l'arbre. 2012 répète intensément 2011, comme un été plus profond que le précédent. J'ai déjà publié quelques liens concernant le festival, mais ils ne reflètent en rien la densité d'une telle semaine. D'ailleurs, fut-ce une semaine? N'est-ce pas plutôt une expansion du temps contenu dans l'été? Plus que jamais, Les Lectures étaient à contre-courant en mettant à l'honneur la Grèce. Celle à qui l'Europe doit tant. Mais elle l'oublie, prise à son propre piège. Une semaine pour entendre une langue, une géographie. Une semaine de révolution douce et pacifique. On n lutte pas là-bas, on chante, on construit. On tente d'incarner la liberté que l'on revendique.

Cheyne reste une maison d'édition singulière (et je ne dis pas cela pour prêcher pour ma paroisse!) tant elle a su concilier une intégration au système éditorial et une indépendance d'esprit et de cœur. C'est un puits d'humanité, un bateau aux voiles légères mais solides, aux capitaines audacieux et généreux. Je parle au pluriel puisque Jean-François Manier passera le témoin dans un an à Florence Buti. Peu de maisons d'éditions ont su ainsi transmettre aux jeunes ce qu'elle avait érigées. Nous rentrons donc avec des trésors, des amis plein la tête, des projets, de la matière.

La rentrée est là. Mais de quoi rentre t-on au juste? De la frénésie des plages, de l'agitation perpétuelle? De la consommation ensoleillée?  Des Lectures on rentre d'un espace de fraternité et de beauté. Reste à savoir où l'on va et ce que l'on fait de la lumière du phare. On peut choisir de vivre comme une méduse toute sa vie, de subir l'alternance du travail et des vacances. On peut aussi choisir de vivre comme une pieuvre, de concilier mille vies de peur de tout perdre. On peut choisir de poursuivre un but, de donner au système des raisons de nous hisser plus haut et de nous reconnaître comme éléments valables. Mais on peut aussi décider de ne renoncer à rien de ce à quoi nous tenons, décider d'aller là où l'amour nous porte.

La rentrée est là. Voici le moment de tirer les leçons de l'été et des rencontres. De cueillir les grains mûrs. 

Nous rentrons, et c'est l'heure des annonces. Cette année, ce blog se fera l'écho d'une première aventure : le travail des collégiens du Val de Marne sur Une neige, mon premier recueil. J'ai le sentiment et la certitude que c'est auprès d'eux qu'il faut être, qu'il y a nécessité à se frotter aux jeunes gens, à leur faire entendre une voix et une langue qui ne sont pas les porte-paroles d'un système qui leur semble immuable. Transmettre l'essentiel et leur dire qu'il y a tout à inventer.
Ce blog se fera aussi l'écho de la nouvelle politique culturelle mise en place cette année. Autant le dire, sale temps pour la poésie. L'un pensait qu'elle était inutile, le second la juge élitiste, et nous voilà entrés dans l'ère des performeurs, des laboratoires artistiques.
Enfin, ce blog vivra les jolis remous de ma dernière année scolaire à Paris et les ébauches de nouveaux projets associatifs  et poétiques. Car il y a urgence à vivre, à faire et à construire.

Nous rentrons, c'est donc que nous étions sortis? Je crois que c'est plutôt l'inverse, que tout est à faire dans ce dehors qu'on voudrait peupler de divertissement et d'oisiveté.  
Bonne rentrée à tous donc, au plus près du présent. Belle rentrée attentive, joyeuse mais aussi désobéissante. C'est plus que jamais nécessaire.

jeudi 30 août 2012

Poèmes pour grandir. Pour creuser.

Mettre à l'honneur "l'esprit d'enfance", selon l'expression d'Alain Serres, est une nécessité pour la poésie. Alors quoi? Nous ferions de la poésie pour enfant, naïve et innocente? Non, nous ferons de la poésie traversée par l'esprit d'enfance.  Il ne s'agit donc pas de publier une poésie plus facile ou diminuée mais de créer un livre qui fasse vivre la poésie avec dessins et collages, de créer un livre qui soit léger par le format et profond par le contenu. Ceci n'est pas impossible comme en témoigne l'existence de la collection "Poèmes pour grandir" chez Cheyne et des éditions "Rue du monde".

C'est le cœur de la poésie de s'adresser aussi aux enfants et de placer l'imagination avant la représentation. L'éducation et l'enseignement tendent trop souvent à apprendre à l'enfant à faire usage du raisonnement et de la logique au détriment de l'imagination ou du rêve. Je rêve, quant à moi, qu'on parvienne un jour  à ne pas supprimer l'une au profit de l'autre, que l'on entendra plus seulement: "Réfléchis", "sois logique", "argumente", mais aussi "regarde", "imagine", "rêve", "invente"... Notre Education Nationale a voulu former, dans de bonnes intentions, des savants qui auraient tout lu et tout vu. L'excès inverse nous guette désormais.Comment résister, si ce n'est en réaffirmant le pouvoir de la création - et donc de la liberté individuelle? Et pourquoi ne pas faire lire ou lire ces quelques pépites  : 

Le bourdon
visse
et revisse
les atomes 
d'odeurs

*

Un volubile
moustique
pique
et tue
un silence
 
*

Blanche
est la colombe
quand
elle ne veut pas
mourir

(Alain Serres, le Bestiaire des mots)
 
 
 
**

Trompette

Nez à musique entre les oreilles
d'un éléphanteau.
 
Rayon
 
Brin de soleil qui s'est pris
dans les roues d'un vélo.

(David Dumortier, Cligne-musette)

 
Puissions-nous tous devenir du muguet, gagner en douceur ce que le monde gagne en dureté!


Muguet

Manifestation de clochettes
dans un monde de battants.


(David Dumortier, Cligne-musette)
*

Le bestiaire des mots, petits poèmes à cinq pattes. Alain Serres. Cheyne, coll. "poèmes pour grandir".
Cligne-musette, poèmes diminutifs et gymnastiques. David Dumortier, collages de Martine Mellinette, Cheyne, "poèmes pour grandir".


Deux éditeurs: