dimanche 28 octobre 2012

"Rien que fou, rien que poète"

 "Seules les pensées qui marchent ont de la valeur"
Le Crépuscule des Idoles, "Maximes", Maxime 34.

Dans les Epigrammes, des éclairs philosophiques: la brièveté de l'écriture correspond bien évidemment à cet esprit de légèreté loué par le philosophe. La veine lyrique de Nietzsche est mieux connue que cette veine ironique et caustique. Cette édition des Épigrammes vient réparer un oubli. Cette édition rassemble les jubilatoires épigrammes du philosophe, la plupart rassemblés sous le titre "rires, ruses et railleries", partie inaugurale du Gai Savoir (1882). Rares sont les philosophes qui ouvrent la pensée par des  sauts, des gambades, des pointes et des flèches adressées aux lecteurs. Devrais-je dire, une succession de décharges électriques!


3. L'intrépide

Où que tu sois, creuse profondément!
Les sources sont toujours sous terre.
Laisse les hommes obscurs à leurs piaillements:
"sous Terre c'est toujours - l'Enfer!"
(p. 44)

 15. Rouille

La rouille aussi est nécessaire, être aiguisé ne suffit point,
Ou l'on dira toujours de toi: "c'est un gamin."
(p. 47)

Remarquable ouvrage qui formalise brièvement la pensée nietzschéenne dans une veine dionysiaque, un rire tragique parfois. L'introduction de Guillaume Métayer présente les épigrammes en les replaçant dans la tradition ancienne de l'inversion des valeurs de la folie en sagesse, dans la tradition ancienne d'un genre souvent considéré comme a-poétique. Pour Nietzsche, dont on connait mieux l'inspiration lyrique et cosmique, la parole caustique est un prélude à la démarche discursive. Elle est dénuée de dogme, elle permet même de prendre ses distances avec un discours philosophique plus grave et plus pesant. 

L'Epigramme exprime en fait l'idéal du "gai savoir", de la pensée qui danse et qui rebondit. Il s'oppose à la mélancolie et au goût pour les passions tristes. Le mot d'esprit est un contrepoint à l'infini romantique (cela éclaire aussi la rupture avec Wagner). "L'esprit de pesanteur" est bien  égratigné:


44. Le fondamental

Moi, un chercheur? Passez-moi le mot! -
Je suis lourd -un tel fardeau!
Je chois, je chois, et finalement
Je tombe sur un fondement!
(p. 56)

Sarcasmes, jeux de mots, piqûres, personne n'échappe aux pointes et le monde est renversé dans ces maximes. On retrouve cependant l'éloge de l'exercice physique, de la danse. Le rire est d'ailleurs le pendant littéraire de la danse. C'est ainsi la figure joyeuse qui prend le pas sur le visage triste, et l'enfant terne devient un acrobate:

28. Consolation pour débutants

Voyez, du grognement des cochons entouré,
Les orteils recourbés, cet enfant maladroit!
Il sait pleurer, il ne sait même que pleurer - 
A t-il appris à se tenir, marcher droit?
N'ayez crainte! Tantôt, j'ose bien l'augurer,
Vous pourrez voir danser cet enfant-là, ma foi!
Dès qu'il ira sur ses deux jambes, vous verrez
Que sur sa tête aussi bientôt il se tiendra.
(p. 51)

52. Écrire avec un pied

Je n'écris pas qu'avec la main:
Le pied aussi veut constamment être écrivain.
Il court, le ferme, libre et brave pied,
Tantôt par les rochers, tantôt sur le papier.
(p. 58)


Du tonneau de Diogène

Le besoin ne coûte rien, le bonheur est sans prix,
Aussi, c'est non sur l'or, mais sur mon c... que je suis assis.
(p. 73)

Légèreté et raillerie plus que jamais nécessaires, à l'heure où les coups portés à la poésie la forcent à se gonfler, parfois un peu trop. S'indigner, protester, mais pourquoi pas mieux danser, et rire sur la pointe des pieds?


Épigrammes, Friedrich Nietzsche, traduit et présenté par Guillaume Métayer, éditions Sillage.

* "Rien que fou, rien que poète", Ainsi parla Zarathoustra, IV, "Le chant de la mélancolie".

samedi 27 octobre 2012

Les notes de chevet de Shonagon

" A l'approche de midi, le froid se relâche, il est déplaisant que le feu des brasiers carrés ou ronds se couvre de cendres blanches" (p. 29)


Les Notes de Chevet de Sei Shonagon ne m'ont pas donnée ce que je croyais y trouver. Sous la bannière "d'écrits intimes", j'attendais un journal, un carnet de bord, des chroniques. Rien de tout cela dans ces notes rédigées au XI° siècle, vers le milieu de la période Heian. Un Japon de splendeur et d'éclat dans lequel a vécu Sei Shonagon, dame d'honneur attachée à la princesse Sadako. 
Les Notes de Chevet proposent un tableau vivant et fascinant d'un Japon poétique, raffiné, généreux. Chose remarquable, la littérature de cette époque compte nombre de femmes. Sei Shonagon se distingue cependant de la plupart d'entre elles en esquissant un portrait désordonné et étincelant du monde et de la vie du Japon au XI° siècle.



Les Notes de Sei Shonagon n'ont rien à voir avec une introspection obsessionnelle. Point de textes nourris par l'ego ou par le désir de mieux se connaître. Impossible de traduire le titre de l'ouvrage par l'expression de "journal intime". Il n'y a d'intime dans cette parole que le regard. Regard aigu d'une femme sur le monde dans ce qu'il a de bas et d'élevé.

Les Notes font ainsi se succéder des sujets aussi divers que la neige ou l'habillement des chambellans, les anecdotes princières et la description d'un arbre ou d'un oiseau. Dame d'honneur, Sei Shonagon disposait d'une place privilégiée pour observer à loisir les hommes. Mais cette observation se fait toujours légère. Certes, ses écrits ne sont pas dénués de critique ou de moquerie face à des comportements qu'elle juge bêtes, indécents ou médiocres. Mais les propos ne sont teintés d' aucun moralisme, ni même de satire. Le discours est plus sensible et généreux qu 'acerbe.


Le regard de Sei Shonagon pose sur les autres n'est jamais supérieur ou hautain. Aucune distance critique ne vient ternir sa saine curiosité ou son amour de l'observation.  Le monde est finalement pour elle plus objet d'amour que de détestation.

Enchaînements et liens logiques ont volé en éclats dans l'écriture. Tour à tour sont évoquées les choses détestables, effrayantes ou délicates. Les imperfections trouvant leur place au même titre que les merveilles, le quotidien côtoyant l'extraordinaire.

"Choses détestables.

[...]
En frottant le bâton d'encre de Chine sur la pierre de l'écriteau, on rencontre un cheveu qui s'y est introduit.
[...]
Un homme sans talent, qui parle beaucoup, à tort et à travers, comme s'il savait toutes choses.
 [...]
On a eu la folie de faire secrètement coucher un homme dans un endroit où il n'aurait jamais dû venir, et voilà qu'il ronfle.
[...]
Celui qui, en sortant, ne referme pas la porte qu'il vient d'ouvrir est très détestable".
(pp. 56-59)


Les descriptions peuvent même parfois avoir la densité de celles d'un Proust. Les noms, les gestes y sont évoqués avec beaucoup de précision. Sei Shonagon aime le réel pour ce qu'il est et en parle avec fraîcheur.

"Lorsqu'on a cueilli une longue branche de cerisier, gracieusement fleurie, et qu'on l'a mise dans un grand vase à fleurs, c'est vraiment délicieux, surtout s'il se trouve là quelque visiteur en manteau de cour, couleur de cerisier, dont les manches laissaient voir de dessous." (p. 32)

Sismographe, Sei Shonagon ne perd jamais de vue le monde, y compris dans ce qu'il peut avoir de futile. Car la futilité et l'inutilité sont bien la matière de nombreuses anecdotes que l'histoire n'aura pas retenues. Ils évoquent pourtant avec beaucoup de force le cœur de l'homme: la réplique de l'un, la fierté d'un autre, les intrigues amoureuses, les jalousies...

Les Notes de Chevet témoignent d'un monde raffiné où l'étiquette a toujours une justification esthétique. Où les correspondances sont minutieuses, élaborées. Où l'écrit et la parole ont une importance telle que chaque mot prononcé pèse et où la valeur de chacun se mesure à sa capacité à dire un poème. La poésie a donc, bien évidemment, une place de choix dans ces notes. Les personnages ne cessent de dire des poèmes, d'en écrire, d'en rappeler le souvenir. Les correspondances elles-mêmes s'écrivent en vers. La poésie devient un mode de communication majeur entre les êtres. Comment annoncer une fête? Comme ceci:

"On s'informait
Du bruit de hache
Qui se répercutait dans la montagne
Et c'était le bruit
De la canne de fête".


Choses étonnantes et surprenantes dans les Notes : le passage du récit détaillé à l'évocation laconique d'un objet ou d'un sentiment. Sei Shonagon procède ainsi souvent par listes. Des énumérations simples qui sont tantôt surprenantes, tantôt d'une grande profondeur, comme lorsqu'elle évoque les  "choses qui donnent une impression de chaleur" et "les choses qui ne s'accordent pas". Le livre devient un véritable kaléidoscope:

"Choses qui ne s'accordent pas

Une mauvaise écriture sur du papier rouge.
Par un beau clair de lune, rencontre une inélégante voiture découverte."

"Choses qui donnent une impression de chaleur

Une étole faite de morceaux divers.
Une personne très grasse, qui a beaucoup de cheveux".





Sei Shonagon porte son attention sur les moindres choses du monde. Son regard attentif et éveillé rend compte de tout, des couleurs, des sons, du climat, avec une remarquable acuité. Chaque geste, chaque posture, sont ainsi décrits comme s'il s'agissait d'une chorégraphie. Sei Shonagon fait preuve d'une sensibilité extrême, influencée par les saisons, le climat, les moindres variations de la lumière, les accords et les discordances.


Pas de futilité donc, puisque toute chose prend sa valeur du fait de son existence même. Sei Shonagon reste  toujours en étroite relation avec le monde; sans abstraction, sans pensée parasite.

 "Occasions dans lesquelles les choses sans valeur prennent de l'importance

Un grand chapeau de femme, par un jour de pluie."


Consciente de l'impermanence des choses (qu'elle décrit à merveille), elle n'attache d'importance qu'à l'instant présent, qu'à ce qui est ici et maintenant. Les Notes de Chevet témoignent ainsi d'un art de vivre dans la beauté, dans l'instant, d'un art d'observer, d'aller à la rencontre de l'autre. La modernité et ses gardes du corps, la grossièreté, la médiocrité, la laideur, le festif, le compassionnel, l'obscénité, auraient beaucoup à puiser dans ces notes médiévales : un parfum, de l'élégance, de la grâce, de la tristesse, de la présence, de la joie.




Lire: Sei Shonagon, Notes de Chevet, Traduction et commentaires d'André Beaujard, Gallimard/Unesco, Connaissance de l'Orient. 

Écouter: Sei Shonagon par Jean-Claude Carrière (France Inter)

jeudi 18 octobre 2012

Le vertige des forêts


Horizontal. Le vertige de la forêt remplie à foison de mythes et de légendes, de profondeurs, d'ombres et de formes à peine ébauchées. Vertical. Le vertige de la forêt, des racines aux cimes ondulantes.
Rémi Caritey, dans sa "petite déclaration d'amour aux mousses, aux fougères et aux arbres" raconte ce lieu de providence et de réconfort, de mystère et d'inquiétude. Familier des arbres, Rémi Caritey l'est assurément. Il est occupé par un drôle de métier, celui de grimpeur-récolteur, "métier à la fois poétique, engagé, et quelque peu dérisoire". De son amour des forêts et des graines est né ce livre bref dans lequel il évoque tout à la fois ses promenades dans les Vosges et ses traversées des forêts d'Afrique de l'Ouest. 
La solitude et  le retrait propres à ce lieu ne sont pas, pour l'auteur, une manière de fuir le réel mais au contraire de retrouver une présence au monde: "le recours aux forêts est parfois une condition de survie". Pour ce photographe, la fréquentation de la forêt permet de retrouver des chemins perdus : lenteur, écoute, patience... " Se perdre, c'est accéder à la chance de tout redécouvrir et de tout réinventer. Alors, c'est la puissance de la vie qui ranime l'essentiel."
Cette déclaration d'amour à la forêt est aussi un éloge du mouvement: escalader, grimper, sont autant de manières de retrouver le plaisir d'être un écureuil. Rémi Caritey regrette seulement que grimper aux arbres n'ait pas la même noblesse qu'escalader un rocher, sans doute parce que la première activité évoque l'esprit d'enfance. "Imaginez que l'on se pique, lors d'une fête en plein air, d'escalader un avenant résineux de jardin. Qu'on se hisse alors en quelques mouvements au milieu du pin, et une grande angoisse s'exprimera dans les injonctions à rejoindre la rationalité de la pelouse."
Marchant en forêt, Caritey a la sensation d'appartenir au monde et de renouer avec une part viscérale de l'être humain:  "écoutant le brame du cerf, j'étais troublé par l'écho de cette sexualité sauvage qui met à nu l'animalité des instincts humains. Mais je demeurais encore dans la sphère de mes pensées, abordant la forêt avec des concepts abstraits".
Ce texte trouve tout à fait sa place dans la collection "petite philosophie du voyage" : point d'exil en forêt, point de peurs ni d'enfermements, de bannissements. Seulement de l'espace, de la liberté, du refuge et une qualité de rapport au monde que l'on ne trouve nulle part ailleurs. Dans ce petit ouvrage, la moelle d'un monde que nous ne connaissons souvent que superficiellement.

"Le corps tout entier est impliqué dans le déplacement, et l'esprit doit suivre"



Sylvea, le site de Rémi Caritey

mardi 2 octobre 2012

"Le printemps des poètes" en danger.

Je me fais simplement le relai d'un triste -mais non désespéré -message du "Printemps des Poètes".

Chers Amis,

Le Printemps des Poètes est dans une situation critique : après 10 années de réductions constantes des moyens alloués à l'association, le ministère de l'éducation nationale nous a annoncé au cours de l'été la coupe imprévue de 40% de la subvention 2012. (60.000 € de moins).

Cela entraîne un défaut de trésorerie tel qu'il implique la disparition à brève échéance de la structure, et consécutivement de la manifestation.

Le ministère de la culture, qui maintient son soutien, ne peut compenser ce retrait ; la seule solution est pour nous de récupérer auprès du ministère de l'éducation nationale la somme qui manque avant la fin 2012.

Vous pouvez nous aider en écrivant personnellement au Ministre de l'éducation nationale, pour lui dire votre attachement au Printemps des Poètes et témoigner de l'importance de son action auprès des acteurs éducatifs et culturels.

Ce peut être une lettre brève, mais vous comprendrez que plus le ministre recevra rapidement de nombreux courriers l'alertant sur la gravité de la situation et l'inquiétude qu'elle suscite, plus nous aurons de chances d'obtenir gain de cause.

Adressez votre courrier à : Monsieur Vincent Peillon
                                     Ministre de l'éducation nationale
                                     110 rue de Grenelle
                                     75357 Paris SP 07

Merci par avance pour votre soutien, je vous tiendrai bien sûr informés des suites.
Bien amicalement à tous,


Jean-Pierre Siméon, directeur artistique
et l'équipe du Printemps des Poètes :
Maryse Pierson, Céline Hémon, Célia Galice et Emmanuelle Leroyer