lundi 31 décembre 2012

Belle année

"La danse", (1909-1910), Henri Matisse
 Je souhaite une très belle année à tous les lecteurs du Diffuseur. Une belle année pleine, solaire et ombrageuse. Ne faire qu'allégeance à la vie et à l'amour. En guise de présent, un poème de chevet de chevet : une injonction à l'amour inconditionnel pour la terre et ses fruits, les pétales et les épines. On ne peut que se souhaiter commune présence, fraternelle, intransigeante.

Commune présence


tu es pressé d'écrire
comme si tu étais en retard sur la vie
s'il en est ainsi fais cortège à tes sources
hâte-toi
hâte-toi de transmettre
ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance
effectivement tu es en retard sur la vie
la vie inexprimable
la seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t'unir
celle qui t'es refusée chaque jour par les êtres et par les choses
dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés
au bout de combats sans merci
hors d'elle tout n'est qu'agonie soumise fin grossière
si tu rencontres la mort durant ton labeur
reçois-là comme la nuque en sueur trouve bon le mouchoir aride
en t'inclinant
si tu veux rire
offre ta soumission
jamais tes armes
tu as été créé pour des moments peu communs
modifie-toi disparais sans regret
au gré de la rigueur suave
quartier suivant quartier la liquidation du monde se poursuit
sans interruption
sans égarement

essaime la poussière
nul ne décèlera votre union.


René Char.

mardi 25 décembre 2012

Habiter poétiquement le monde




Canopée se revendique "revue culturelle". L'amateur de Télérama n'y trouvera cependant pas son compte. Le n° 10, intitulé "Habiter poétiquement le monde" est particulièrement intéressant et ne dément pas la qualité (et l'intelligence!) des choix éditoriaux. Canopée n'est pas une revue pour consommateurs de culture. Un numéro par an. Lentement, la revue fait son nid, éditée par Actes Sud. Ambitieuse, elle plaide pour une écologie de la terre, du corps et de l'esprit. Ainsi embrasse t-elle à la fois le questionnement écologique et poétique. Le roman a ses revues, parce qu'il a ses festivals et ses rentrées littéraires, ses têtes d'affiche. Le théâtre a ses revues car, en tant qu'art social, il est naturel pour lui de porter les questionnements politiques, économiques et sociaux. L'écologie a ses revues militantes.
Canopée, elle, a la singularité de relier deux objets apparemment sans liens: l'écologie et la poésie. Comment? En revendiquant une vision de l'écologie bien plus profonde que la (simple?) défense de la nature. L'écologie, du grec oïkos, signifie "l'habitat". Et la revue pose cette question : Comment habiter aujourd'hui?  La poésie et l'art en général ne seraient-ils pas une des manière de répondre ou de creuser la question?
La canopée est cet étage supérieur des forêts qui se trouve directement en contact avec les rayons solaires. Difficile d'accès, ces cimes sont considérées comme un milieu extrêmement riche. Je ne prends pas la peine d'éclairer la métaphore de la canopée, elle est transparente.

Le n° 10 -2012-, de la revue, reprend la célèbre phrase d'Hölderlin, "habiter poétiquement le monde", en fait -à raison- une injonction. Nécessité d'habiter autrement, de se singulariser, de quitter les terres hostiles du va-vite et de la superficialité. Des invités de choix pour ce numéro. Juliette Binoche y évoque sa lecture du Dialogues avec l' ange de Gitta Mallasz (dont je parlerai moi-même sous peu). Christian Bobin qui plaide pour la contemplation ("les contemplatifs sont les guerriers les plus résistants"). Eric Jullien évoque sa rencontre avec les indiens kogis. Albert Jacquard, Marva Collins et Thomas d'Ansembourg défendent une transmission incarnée, vivante, faisant plus de place au corps. Sylvain Tesson y fait l'éloge du livre.  

Le fil rouge du n° 10, c'est la nécessité de faire de la créativité et des émotions une boussole. La revue fait donc la part belle aux danseurs et aux voyageurs, défend une autre éducation où le corps ne serait pas réduit à portion congrue, fait de l'éveil de la conscience le premier geste de résistance.
Ce n'est donc pas un propos exclusivement littéraire, mais une vision large et tout à fait juste du poétique. Le poétique comme posture, comme attitude dans la vie et dans le monde. Autant de témoignages qui montrent qu'habiter, c'est moins affronter la réalité qu'être pleinement avec elle. Le seul parti pris de cette revue, c'est celui de la beauté et de la vérité.

"Il me semble que la poésie est comme une explication, mais qui n'explique rien. Elle est comme une science, elle est la seule science qui ne maltraite pas son objet." Christian Bobin (p.  77)

A consulter: Canopée 2012 
La revue est disponible chez Actes Sud,  Fnac, Natures et Decouvertes.

lundi 24 décembre 2012

Paysages pour Keats, Brontë et Apollinaire.

J'ai à plusieurs reprises évoqué ici des paysages et des lieux qui m'étaient chers: la montagne, le relief, l'âpreté méditerranéenne... J'avais envie d'évoquer aujourd'hui un espace singulier, peu prisé, et qui m'a pourtant fait relire Brontë, Keats ou encore Apollinaire avec beaucoup de joie. C'est la lande tourbeuse qui m'a traversée par sa profondeur et sa mélancolie. Pour Emily Brontë, cela s'appelait les "moors", la lande du Yorshire, pour Keats les landes et la bruyère, pour Jane Eyre de Charlotte Brontë, les landes perdues...  
Les landes ont traversé la poésie romantique, leur image mélancolique et triste s'est imprimée dans nos esprits, mais leur énigme nous a trop souvent échappés. Le caractère hostile de ce paysage en a fait le cœur des histoires les plus douloureuses. Ainsi de la croix des fiancés, que l'on dit morts de froid, dans les fagnes. Le Nord-Est de la Belgique compte pourtant la plus étrange immensité de tourbière, et la parcourir, c'est retrouver l'âme tourmentée de Jane Eyre. On les appelle les Haute-Fagnes, elles sont froides et humides, tourmentées et arides. Apollinaire les a pourtant chantées dans un poème peu connu:

Fagnes de Wallonie
Tant de tristesses plénières
Prirent mon coeur aux Fagnes désolées
Quand, las, j'ai reposé dans les sapinières
Le poids des kilomètres pendant que râlait
Le vent d'Ouest.
[...]
Au ciel
Qui restait pur obstinément
Je n'ai confié aucun secret sinon une chanson énigmatique,
Aux tourbières humides.
[...]
Nord,
Nord !
La vie s'y tord
En arbres forts,
Et tors.
La vie y mord
La mort
A belles dents
Quand bruit le vent.



La fagne est la porte du grand nord, le seuil étrange d'un autre monde. La forêt qui la borde et la longe est dense, haute, noire. Le bord extrême du monde. L'impression que si l'on va plus loin, on finira par se perdre dans un pays inconnu. Lieu sauvage, contrasté et mélancolique, la lande et la tourbière sont des lieux poignants. Aucune mièvrerie. L'image même de l'errance, de la nudité.


 Les moors, les moors où l’herbe rare
Étend son velours sous nos pas ;
Les moors, les moors où le ciel clair
Dessine au loin la haute passe ;
Les moors, où le tarin égrène
Son trille sur le granit nu,
Où l’alouette délirante
Exalte nos coeurs de son chant !
Quelle langue dira le trouble
Qui naquit en moi quand, au loin,
Au front d’une lande étrangère
Je vis une bruyère pâle ?
Elle était maigre, et sans couleur,
Elle murmura d’une voix faible :
« La prison et l’exil me tuent,
J’ai fleuri mon dernier été. »



L'air est doux et pénible pour les personnages romantiques. L'errance des héros n'est pas irréelle lorsque l'on fait l'expérience du lieu de leur histoire. Faut-il faire de la géographie pour goûter à la littérature? Peut-être que oui, comme il en va d'ailleurs de chaque texte, qui ne vaut que par le poids de vie, d'expérience, que l'on est capable d'y mettre.




Ce que les fagnes perdent en relief, elles le gagnent en profondeur mystérieuse. Le jaune d'or est fané, le bleu diaphane, mais le gris ardent. Les quelques arbres qui trouvent grâce aux yeux de cette terre riche mais étouffante, se tordent et se découpent. Ce n'est qu'ombre et traces, lumière créée par l'absence de lumière. Les fagnes, comme toutes les landes, possèdent un caractère sauvage et déroutant. Il n'y a rien à domestiquer, il n'y a aucun point de vue grandiose. Le ciel des fagnes est comme un lac gelé au dessus des soies de la bruyère. Pas de recours aux forêts ici, mais l'espace pur possédé par la terre, les ferments, l'eau.

"La croix des fiancés", Hautes-Fagnes. Source : pogona, flicker

Barbey d'Aurevilly appelait la lande " la friche de l'âme humaine". Et assurément, elle est à la fois lieu de décomposition et lieu d'origine. Dans l'Ensorcelée, il évoque à son aspect "primitif et sauvage". Car il est un endroit propice à l'imagination, un lieu qui conserve son mystère et ses ombres fantastiques - lutins, fées, cavalier errant... Rares sont les paysages aussi peu enclins à se livrer, où le visible n'a pas encore tout gagné sur l'invisible et le mystère. Rares sont aussi les textes creusant sans cesse le mystère sans répondre à la question. Le poème, peut-être?


samedi 22 décembre 2012

"A l'orée du pays fertile"

"La langue est à la fois de nature physique et d'essence métaphysique".

"Méditerranée", Nicolas de Staël
A l'orée d'un pays fertile, d'un pays de contrastes, de tragédies, de blessures, la Grèce, Jacques Lacarrière avait composé une œuvre poétique dense et plutôt méconnue. Du moins jusqu'à ce que paraisse ses œuvres complètes il y a quelques mois. Si "la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil" comme l'affirmait René Char,  la poésie de Lacarrière s'en approche.

Jacques Lacarrière est connu pour son amour du voyage et de la marche, moins pour sa poésie, pourtant claire, cohérente et puissante. Le paysage grec, l'été, la lumière, traversent l'oeuvre, avec pour compagnons l'infiniment grand -les dieux, les astres- et l'infiniment petit -l'herbe, la terre, les racines... Double élan qui conduit Lacarrière à chanter les éléments et les mythes, l'archaïque et l'essentiel. La poésie de l'auteur de Chemin faisant concilie ainsi la matière et l'esprit, le ciel et la terre.
Occasion de montrer que la poésie est résistance, et presque désobéissance civile. Poésie vivace, tenace comme le lichen, les pierres, les racines ou les plantes grasses.

 La poésie est morte, mourante, moribonde? Alors, vive la poésie! [...] Elle est toujours de ce monde, puisqu'elle demeure vivante parce que vivace, vivace parce que rebelle."

Et tout cela pousse sur le terreau de la Grèce ancienne, celle d'Icare, celle du labyrinthe, celle de Sibylle et d'Apollon. La formule contradictoire "l'archaïsme est notre avenir" peut se comprendre comme un manifeste en faveur d'un monde qui a encore beaucoup à nous dire. Il ne s'agit alors pas tant de chérir le passé que de s'en servir de lui pour n'exister qu'au présent.

 Pour nous, quel destin à notre espoir?

Espérer n'est pas nécessaire pour entreprendre le futur.
Réussir n'est pas nécessaire pour persévérer le présent.

De nombreux poèmes sont ainsi éloge de l'infinitésimal, de l'enfance au regard pur. La profondeur du minuscule côtoie les grandes lumières, la force du bleu et des mythes.

Enfance

Si les cloportes faisaient de la musique
(bruit méticuleux de leurs pattes
sur la terre rafraîchie par la sieste des pierres)
je passerais mes heures d'adulte au centre des graviers
suspendu dans le rêve d'être une oreille
pétrifiée par le chant des mouches grises
dans leurs cathédrales d'odeurs.

Et si la nature est un langage, celui-ci ne se donne qu'à l'attentif.

Assolements

Touffes de langage ponctuation d'abeilles:
Le printemps grammairien  conjugue  les corolles.
Herbes et verbes s'épellent aux  phonèmes des vents.
Sur le cahier du ciel, des virgules d'oiseaux.
[...]


"Monument en pays fertile", Paul Klee

Jacques Lacarrière s'intéresse à la terre, à ce qui est plus qu'à ce qui pourrait être. Le spirituel ne trouve sa source que bien ancré dans le sol. C'est ainsi qu'on peut penser que dans l' "Entretien avec les racines", celles-ci ne sont que l'avatar du poète qui répond: "nous ne croyons qu'à l'arbre, à lui de croire au ciel".

Pourquoi la Grèce alors? Peut-être parce que, comme le rappelle Jean-Pierre Siméon dans sa préface, c'est le pays des contraires, des extrêmes, des luttes. Murs blancs, eau bleue, éblouissements, tragédies. Ce n'est pas un pays de la demie-mesure, encore moins du compromis. La Grèce, non pas celle de la crise, mais de la lucidité, du soleil, du contraste assumé des couleurs, comme dans le poème qui porte le nom du site de Rhamonte:

Rhamonte

Justice comme les pierres. Belle et nue
Justice venue de très loin. D'outre-humain.
Couteau sur la pensée. Contre le coeur.
Justice.

La voilà la force, l'intransigeance du paysage, celle qui aiguise la pensée, le cœur. Comme si ce mot de "justice" avait traversé les siècles de Phèdre et de Médée jusqu'à nous, comme si le poète lui redonnait toute son électricité. 
La poésie de Lacarrière est une poésie qui chante et qui crie en même temps, qui mêle la déchirure et l'amour. Les images les plus frappantes sont sans aucun doute celles d'Empédocle et d'Icare. La figure du premier évoque le poète, et plus largement l'être désireux d'être au monde ici et maintenant. Dans un poème intitulé Empédocle, Lacarrière désigne son suicide comme le premier acte de présence au monde. Paradoxe qu'il n'est pas besoin d'éclaircir, les vers qui suivent parlent d'eux-mêmes:


"Quarante ans de méditation ont conduit Empédocle dans le cratère du Stromboli. A cet instant, pour la première fois, il a vu un volcan, un ciel bleu, une fumée sulfureuse, une mort apprise chaque jour et enfin récitée dans le feu de la terre."
C'est l'amour du réel qui court dans la poésie de Lacarrière, et le désir de voir simplement ce qui est (le réel), y compris dans ses contradictions.
La chute devient alors une ascension, et se coucher sur la terre, c'est "ascendre" pour Lacarrière. Ainsi de la figure d'Icare, la plus passionnante de la mythologie à mon avis, qui rappelle le célèbre tableau de Matisse :

"LE CRI D'ICARE CHUTANT DANS LE BLEU DES ÉTOILES


De ce cri, de ce rêve-là, je suis né."
(L'Aurige, III, Prophétikon)


Le lien fondamental avec la Grèce est ici réaffirmé, tout comme l'affirmation de la nécessité d'être comme l'arbre, enraciné et "jardinier du ciel". La chute d'Icare est, il me semble, la figure de toute la poésie de Lacarrière. Qu'est-ce qu'un poème si ce n'est un cri qui chante, une chute vers le haut, une joie dans la perte?

La poésie de Lacarrière reste volonté d'enchantement, liberté portée par le lyrisme. Le poème "prélude" fait ainsi entendre la voix d'Icare enfant. C'est ce prélude que le poème et le poète tentent de retrouver par l'écriture. Comme un état d'enfance, sans doute et sans pourquoi.



Prélude


Enfant, je jouais dans les paupières du ciel. Les nébulosités de l'espace étaient mes seules compagnes. Je marchais sans y prendre garde sur les cheveux de vieilles femmes, côtoyais les plus laids monuments sans même les remarquer. Sans un mot, je déshabillais les forêts pour les forêts pour les jeter nues à l'entrée des villes mais je continuais de m'instruire à l'écoute des paroles douces des saisons. A chaque pause, des vols d'oiseaux migrateurs m'indiquaient la route à suivre. J'étais indiscuté, j'étais heureux...."
( L'enfance d'Icare)

La poésie est ainsi un état de non-savoir, c'est-à-dire une libération de la connaissance pour aller à la création et à l'expérience. Lacarrière s'insurgeait contre la poésie trop cérébrale et intellectuelle de notre temps, et je lui donne raison. Je plaide, comme lui, pour une écriture organique, authentique, une écriture où l'artificiel cède le pas à l'évidence. "Créer, c'est bien plus que connaître, c'est avant-connaître" disait-il. C'est défendre une poésie non pas métaphysique, mais consciente, une poésie "placentaire" (je cite) et viscérale. Cette liberté, le plus beau vers de Lacarrière le chante naturellement :

Liberté fauve, ma colline. 
J'écoute les chants, les cantates des pays de l'herbe...
[...]
Liberté fauve, ma colline. 

La liberté n'est pas ailleurs, elle n'existe qu'au présent et dans le réel, fauve, puissante, solide. Et ce pays fertile n'a rien d'un  Eldorado inatteignable. C'est le réel dans lequel le poète nous invite à entrer de plain-pied, sans crainte d'en étreindre toutes les faces, des plus sombres aux plus éblouissantes. 


"La chute d'Icare", Henri Matisse.

A l'orée du pays fertile, œuvres poétiques complètes,  Jacques Lacarrière, préface de Jean-Pierre Siméon, éd. Seghers, 2012.

jeudi 6 décembre 2012

Voix d'aujourd'hui

Le projet i-voix a toujours le cœur qui bat aussi fort. Jean-Michel Le Baut mène un travail extraordinaire avec ses élèves autour de la poésie. Écriture, rencontres, découvertes... Merci à lui et à ses élèves de faire vivre la poésie avec passion et intelligence!