dimanche 17 novembre 2013

La ronde de nuit, par le théâtre Aftaab


Il arrive en pantalon de toile, un blouson sur les épaules et une sacoche aux airs de sac plastique élimé. Nader, un afghan arrivé en France sans sa famille, vient de trouver un travail : veilleur de nuit d'un théâtre solitaire, plein d'échos à l'intérieur et enveloppé par la tempête de glace qui rugit à l'extérieur.

Nader s'installe paisiblement après qu'on lui en a laissé les clés et fait la visite, ouvre son ordinateur pour se connecter sur skype et parler avec sa femme, restée en Afghanistan. Mais il ne restera pas longtemps tranquille. Peu à peu, l'abri est investi par le bruit, le mouvement, les traversées incessantes. Un ami de passage vient lui rendre visite avec ses valises, montrant fièrement un passeport français avec lequel il rentrera chez lui, la valise remplie de denrées françaises. Une prostituée, un clochard, un groupe d'afghans en partance pour l'Angleterre... Nader, tout au long de cette nuit quasi onirique, va tenter de préserver le théâtre, de tenir une conversation complète avec sa femme, de calmer les discordes et d'éviter de se faire découvrir par les policiers qui encerclent chaque mardi le quartier. C'est ainsi une série d'intrusions dans le théâtre qui constitue le motif central du spectacle.



Ils arrivent, glacés, les manteaux froissés de neige, seuls ou à plusieurs. Quand ils entrent, ils déposent sur le sol du théâtre les flocons blancs. Mais leur fardeau est moins frêle, moins idéal. Un groupe d'afghans à la recherche d'un lieu où dormir, une prostituée, un clochard venu prendre sa douche... autant de figures marquées et dont l'arrivée au théâtre pourrait sembler incongrue. Pourtant, c'est bien le théâtre qui devient leur refuge temporaire - on peut d'ailleurs voir dans cette mise en scène une ardente défense du théâtre, non seulement comme art, mais comme lieu, comme espace. Hélène Cinque et ses comédiens ne font pas l'erreur de nous emmener sur un sentier larmoyant où toutes les misères du monde viendraient faire leur pèlerinage nocturne. La scène est plutôt une chambre noire qui révélerait les âmes et les cœurs.


La virtuosité du spectacle tient à ses fils invisibles entre poétique et politique. La situation des immigrés sans-papiers et des exclus y est clairement abordée, mais sans le discours du ressentiment, sans propos théorique. C'est l'histoire de ces êtres qui fait foi, non la morale ou les principes. 

Les généralités et les conceptions globalisantes sont tout à fait absentes de ce spectacle. Si le groupe des sans-papiers qui entre dans le théâtre en pleine nuit semble au premier abord une masse bleue et sombre de blousons, de bonnets et de baluchons gris, elle se déploie très vite en une multitude de visages. Chaque individu habite alors la scène avec son histoire, son corps, ses cauchemars et ses rêves. Le théâtre a vocation à révéler la singularité au lieu que l'actualité ou la politique traitent les individus en en étouffant l'histoire et l'intimité. Ce difficile équilibre entre l'intime et ce qui le dépasse exige qu'on marche sans cesse sur un fil : en balançant les bras d'un côté et de l'autre, sans jamais tomber. C'est le pari réussit par le théâtre Aftaab.

Hélène Cinque et le théâtre Aftaab oscillent ainsi entre légèreté et gravité, humour et violence, mélancolie et provocation, auto dérision et lyrisme, sans oublier l'art du coup de théâtre si cher à Molière. Le spectateur traverse ainsi tous les états possibles, passe du rire à l'émotion en quelques minutes. Rares sont les spectacles qui se composent d' une telle diversité de registres, qui jouent tant sur les ruptures de tons. Ainsi cette scène où Nader, plongé en rêve dans un slow avec sa femme sur une chanson de Joe Dassin (!), ne voit plus l'écran de son ordinateur où s'agite sa vieille belle-mère grimaçante. Le spectacle regorge de scènes où se heurtent deux mondes, de quiproquos en tous genre... Le rire vient désamorcer la lourdeur mais sans la cacher. Il ne s'agit pas tant de rire de la situation que de rire malgré la situation. Nuance de taille qui préserve bien évidemment cette mise en scène du cynisme ou du pessimisme (le rire jaune...). 
Ces destins d'hommes touchent à la tragédie : femmes violées, hommes ayant perdus des frères, des soeurs, hommes esseulés et rêvant d'habiter, êtres déchirés par le souvenir du pays... La violence de cette réalité est montrée au spectateur à plusieurs reprises, à travers de violents cauchemars ou de chants lancinants. Mais toujours la fraternité des uns envers les autres vient apaiser celui ou celle qui reste hanté. 

Et d'ailleurs, qui sont les fantômes? Sûrement pas ces êtres et leurs mémoires voués à disparaître à la fin de la dernière représentation. Sûrement pas le théâtre. Hors de lui, là où l'ignorance fait confondre le Perse et l'Arabe, l'Afghanistan et le Pakistan. La mise en scène ne prétend pas expliquer la situation en Afghanistan et pourtant elle l'éclaire parce qu'elle redonne à ce pays et à ses habitants un corps, une langue, des objets. Elle redonne une réalité à ce qui, dans les informations, est devenu abstrait: "guerre", "talibans", "clandestins". Quel paradoxe! Alors que l'information prétend bourrer nos têtes de faits et de réalité, c'est bien le théâtre qui dit vraiment quelque chose sur le réel. Tout, des vêtements aux mots, s'impose par sa présence et parle au spectateur. L'emporte. Le dari surtitré, le thé fumant, la musique... Le fait aussi, que ces comédiens du théâtre Aftaab soient relativement débutants, confère à cette pièce une authenticité que l'on ne trouve plus guère au théâtre. 


Ce spectacle est constitué de traversées du théâtre par des passagers, des marginaux. Cette salle  a des trous : un clochard arrive par le fond du théâtre, une bâche mal fermée, une prostituée entre comme chez elle se réchauffer... La neige, le vent, la pluie, y entrent aussi sans crier gare. Le théâtre devient alors le lieu de tous les possibles. Garant de la mémoire du monde, des archives, c'est une île ouverte, un lieu vide qui peut se peupler de toutes les voix : au théâtre se mêlent ici et là-bas. Son exiguïté lui permet paradoxalement d'accueillir la diversité et même l'illimité. Et s'il fait acte de résistance, ce n'est pas par la revendication de ses frontières. C'est au contraire par la création d'une archipel qui va de la scène au spectateur, du spectateur au monde et du monde à la scène. 

Ils ne sont pas des étrangers sur scène.

Le questionnement sur l'exil reste l'un des fils conducteurs de cette création collective : qu'est-ce qu'être ailleurs? Qu'est-ce qu'habiter? Et le manque, l'absence, s'incarnent parfaitement au théâtre. Il n'est pas anodin que ce veilleur de nuit tente de communiquer, très difficilement, avec sa femme via skype. Si la communication internet semble d'abord permettre de conserver des liens avec ceux qui nous sont chers, il s'avère finalement difficile pour Nader de traverser l'espace grâce à l'écran. En revanche, rien de plus beau que les scènes où il rêve de sa femme ou lorsque l'un des dormeurs chante avec son frère disparu. La mémoire vibre, bien plus vivante et ardente que tout le reste.

Pas de fable ou de métaphore donc : la réalité comme pâte. Les voix houleuses des récits. 

Ils racontent, chacun livrant son histoire et tissant ainsi l'Histoire. Voix de femmes déguisées en homme pour passer en Angleterre, voix du fanatique, voix du frère mort gelé dehors... Et toutes ces voix disent : la voici, la réalité, celle qui vous est cachée par les colonnes de chiffres, les annonces d'attentats, les actualités!

Ils racontent qu'ils sont des hommes et des femmes.

Ils partent, laissant derrière eux le chant de leur langue, la poésie vibrante, les livres protégés de l'orage.

Ils laissent des traces , nous invitant à emprunter des chemins de traverse où la poésie, le théâtre sont des armes et non des distractions, où la conscience radieuse vient disputer le terrain à la haine et à l'ignorance.

Ce n'est pas un hasard si, durant cette ronde de nuit, il neige dehors. Ce n'est pas un hasard non plus si la scène et la langue y sont,  cette fois encore, un foyer. 


Le spectacle:

Création collective par le Théâtre Aftaab, Mise en scène Hélène Cinque
Du 6 novembre au 1er décembre 2013 au théâtre du Soleil


A lire, à voir:

La ronde de nuit - présentation et bande annonce- (Théâtre du soleil)
Le théâtre Aftaab
Le théâtre Aftaab, héritier d'Ariane Mnouchkine (France Culture) ?
Un soleil à Kaboul, documentaire
Site du photographe Reza

Toutes les images ont été tirées du portfolio, disponible sur le site du théâtre Aftaab.

lundi 11 novembre 2013

Lecture de la revue A Verse, le 13 novembre 2013

A l'occasion de la sortie du nouveau numéro de la revue A Verse, les auteurs ayant contribué aux revues n° 10 et 11 liront leurs textes. Je vous y retrouverais avec plaisir. C'est aussi l'occasion de découvrir les auteurs d'A Verse et cette belle et jeune revue.


Cela se passe à la librairie Matière (20 rue Chaligny, 75012 Paris, métro Reuilly Diderot) à 19h00.

Kerouac, poète du chemin



Chacun connaît peu ou prou Kerouac, son image de beatnik déjanté ou de vagabond épris de liberté. Figure de désinvolture à laquelle on serait loin d'accoler l'adjectif "sage". C'est pourtant une autre facette de l'écrivain de la route dont témoigne son livre des haïkus. Non pas que la frénésie et l'errance en soient absentes, mais au lieu d'être exacerbées par des expériences folles, elles sont intensifiées par l'expérience et l'observation du quotidien. 

Les quêtes spirituelles et existentielles de Kerouac sont manifestes dans Big Sur ou les Clochards Célestes, l'auteur représentant systématiquement son personnage alter-ego comme un homme tendu entre le désir de joie et de pureté et celui d'alcool, d'orgies et de drogue. Dans le livre des haïkus, le récit cède la place à une poésie de l'instant, où l'éclair côtoie l'ordinaire. J'avertis tout ce suite le lecteur que cet ouvrage, de par son histoire et sa constitution tardives, est loin de regrouper des chefs-d'oeuvre de poésie. Rien de plus inégal que ce livre qui rassemble les "Pops du Dharma", forme revisitée du haïku, et des textes plus traditionnels.  Néanmoins, rares sont les ouvrages aussi touchants par la sincérité et l'authenticité de leur contenu.

Le haïku, forme traditionnelle poétique du Japon classique, n'est pas une gaine pour Kerouac qui prend des libertés avec le rythme et la respiration. Pas question pour lui d'être un haïkiste imitateur. C'est l'esprit qui l'intéresse : écrire trois vers dont le silence parle plus que les mots, trois vers à l'économie mais plein d'une perception aiguë du monde.

A raindrop from                           Une goutte de pluie
the roof                                        est tombée du toit
Fell in my beer                             Dans ma bière

C'est pourquoi on peut dire de Kerouac que s'il est l'écrivain de la route, il est aussi le poète du chemin (en tenant évidemment compte du sens propre mais aussi spirituel de ce terme).


The poppies ! -                            Les coquelicots! -
I could die                                    Je pourrais mourir
In delicacy now                            En délicatesse maintenant

Kerouac quitte un temps la fiction pour dire "je". Mais c'est précisément là qu'il s'ouvre à l'universel. Chaque poème est ainsi le lieu d'une réalisation, mais ces instants de grâce sont autant d'invitations à observer les choses telles qu'elles sont et à les aimer.

In the morning frost                       Dans le givre du matin
     the cats                                        les chats
Stepped slowly                             Ont avancé lentement

Beautiful young girls running          De belles jeunes filles grimpent
up the library steps                            les marches de la bibliothèque
With shorts on                              En short

Kerouac lui même dans l'Origine de la Joie en poésie parle de "cette discipline mentale caractéristique du haïku, c'est-à-dire  la discipline qui consiste à montrer les choses directement, purement, concrètement, pas d'abstractions ni explications". Kerouac utilise souvent ses connaissances du bouddhisme de manière très libre. S'il fut influencé par le zen, c'est surtout au travers de l'épuration lexicale qu'on le voit. L'économie verbale efface toutes les liaisons, toutes les transitions. C'est donc une lecture intuitive qui fera apprécier ces haïkus, une lecture sensible plus que spéculative ou mentale. Ou, pour le dire autrement, il ne faut pas chercher de système ou de théorie derrière ces petits textes, seulement des visions.
Une vision n'a rien d'extraordinaire, et sa magie ne tient qu'à son acuité. 


Useless! Useless                           Inutile! Inutile!
- heavy rain driving                        - la pluie lourde s'enfonce
into the sea                                   Dans la mer


**


The little worm                           Le petit ver 
lowers itself from the roof           descend du toit
By a self shat thread                   Par un fil tissé de sa propre merde


**

August Moon Universe              Lune d'août l'Univers

- neither new                             - ni neuf 
or old                                       ni vieux




Le livre des haïkus, Jack Kerouac, Editions de la table ronde, coll. "la petite vermillon".

mardi 3 septembre 2013

Dans le sillage des Lectures sous l'arbre 2013


"Il est des lieux dont la puissance mérite un chant, à la fois célébration et appel du maquisard. Ce sont des lieux qui remettent l’être humain à sa juste place. L’atelier de Cheyne au Chambon-sur-Lignon, le beau territoire des Lectures, est de ceux-là.
Sous l’arbre, on chante et on résiste. On y partage le pain et la poésie.
Le festival bruisse et crie sur le frais plateau Vivarais-Lignon. Voici pour une semaine, mille trajectoires d’êtres, de corps, de mots et de souffles. La poésie circule comme un courant électrique entre nous, bénévoles, lecteurs, auteurs… Ce n’est pas parenthèse d’initiés, mais connivence brève de forces qui se nourrissent les unes des autres pour partir ensuite et poursuivre leurs routes.
Car l’on s’y retrouve, et cette retraite ne fait sens que parce qu’elle nous permet de retourner au front plus solides. Sous l’arbre on lit, on écoute, j’ai lu, on m’a écoutée ; mais il s’y trame quelque chose de plus profond encore : on prépare la transformation du monde par la parole, la transmission, l’association. Les poèmes y sont à la fois la balle de fusil et la caresse.
Sous l’arbre de Cheyne, du poétique, du politique, de l’écologique. La lenteur, le silence, la mesure, le partage, et surtout l’insoumission. Qu’on relise la liste de mots qui précède, et l’on comprendra.
Jean-François Manier, Martine Mellinette, Florence Buti, Estelle Aguelon, bénévoles, amoureux de poésie, comédiens et stagiaires, nous sommes tous veilleurs et sentinelles.
Sous l’arbre, les grands discours deviennent obsolètes, seuls comptent la langue inouïe et le désir d’action. La hauteur et la croissance y deviennent des leurres. On lui préfère la profusion de beauté et de vérité. Le silence y fait trembler le bruit du monde. La tendresse des prairies n’y est pas une mièvrerie, mais un bien de première nécessité.
C'est ainsi que je présentais les Lectures sur le blog Mediapart du festival. Nous voilà désormais début septembre, mais ce qui aurait pu être une parenthèse est en fait la porte ouverte à une année poétique riche, dense et revigorante.
Cette année, Cheyne change de mains mais non d'âme, Jean-François Manier laissant sa magnifique entreprise à Florence Buti. Cette métamorphose promet d'être belle, et vaut la peine d'être soulignée. Combien de maisons d'éditions meurent lorsque leur fondateur s'en défait. Cheyne a donc encore beaucoup à vivre, à faire découvrir. 


dimanche 11 août 2013

Babel, Babylone. Nimrod

C'est un bijou que Babel, Babylone, une pierre mêlant facettes diamantines et arêtes grises. Nimrod, poète d'origine tchadienne, a déjà publié de splendides proses (Actes Sud) et différents recueils de poésie chez Obsidiane. Mais Babel, Babylone atteint à une beauté rarement égalée (et "récompensée" ou "reconnue" par le prix Max Jacob en 2011). 


Qu'est-ce que cette Babylone évoquée par Nimrod? Difficile de le dire au premier abord, tant le recueil semble divers et disparate. Des murs d'une ville africaine à la neige salvatrice, le poète évoque les lieux qui lui sont chers. Une ville d'Afrique d'abord, dont la laideur et la misère débordent, "ville poubelle où le plastique vient échouer comme une nuée de corbeaux"
Ce lieu de violence et de dépossession qui est celui de son enfance conserve heureusement quelques raies de lumière comme le soir brûlant, le visage des jeunes filles, la présence de la mère: "C'était comme si j'avais douze ans. Elle m'avait offert un repas de pauvres: de la pâtre accompagnait une  sauce de poissons aux gombos assaisonnés à la fleur de sel. C'avait le meilleur goût du monde. Assurément j'avais douze ans hier soir." 

Hésitant entre le récit et de poème, Nimrod alterne entre chant et rage en parlant de ce pays. La narration et le poème sont tous deux soumis à la même tension:

"Dans le cimetière où dort mon père, les plastiques s'amoncellent: des noirs, un peu de blancs - et la terre ocre prolonge les pastels. J'aime le dénuement de ce lieu.  [...] En attendant, le ciel gueule dans un bleu sans bavure. A la nuit tombée, les étoiles se presseront par-dessus les tombes.
Désespérément elle se traîne
De terrain vague en terrain vague
Elle multiplie les vagues à l'âme
Comme un ingénieur du néant
[...]"


Oscillant entre la légèreté et le poids, la brutalité et la délicatesse de l'image, le poète s'aventure sur les terres intérieures de son enfance, couverte de neige et du sourire de la mère. Grâces auxquelles la finesse des images et des sonorités font écho, notamment dans "Robinsonnade", poème "au coeur et à l'extérieur de la neige":

Neiges, amas de frissons tels des diamants
Anges aux douces fourrures, qui, d'un oeil clément,
Amassez ces pierres précieuses, ces fleurs d'eau,
essorées
Je regarde j'entends tous ces cristaux ruisseler.
Mon coeur vibre et promet de me rendre 
Heureux sur la terre enfin ivre

L'eau murmure si loin en moi - si proche
est la paradis, et je n'essuie aucun reproche
venant de la terre maintenant pacifiée;
La fraîcheur s'allie  mon désir de tout  déifier

Que je marche ou piétine au bord du chemin,
C'est toujours à l'heure exacte où sonne un brin
de clarté, hormis l'or, richesse rieuse

La neige, en ses grains, flatte un grand songe bleu.

La poésie de Nimrod s'attache souvent à évoquer la profondeur de la matière et les sensations liées à son compagnonnage. Et sous les images, l'espace se creuse, le cœur s'agrandit, et le voyage -bien que douloureux- fait monter le poème :

"Dans l'instant immobile qui effeuille les syllabes  d'un verset païen, une parole à peine dite me confie la tendresse du poème.

Beauté de son expansion en moi, beauté du ciel dont la  frise vient heurter un caillou rond et frais"

La dépossession semble disparaître à la fin du livre et le poète s'apaiser. Il évoque la figure de son père et les journées de pêche, comme un dernier scintillement:

"J'ai foi au ciel et sa rumeur, j'ai foi en mon père. Car on ne moissonne jamais le poème que sur la rosée, on n'éclaire jamais la lune que par éclats.

Et il me dit, le père limpide: "Jette-là tes filets!" L'onde s'irise, l'eau s'étoile, et mon père, levant les bras, multiplie le pain. Ce fut le bonheur au siècle dernier."

Le retour au creux du pays natal se clôt sur un départ réconcilié :

"O revenir revenir vers la maison de ma mère! Revenir comme on piège l'haleine du bonheur!"
  Le chemin de l'enfance qu'il finit par tracer et dans lequel il s'inscrit, c'est peut-être aussi cette intense présence au monde où la nuit berce, où le retour de la mère réjouit, où la sensation d'être dépasse la parole:

"Allongé dans l'herbe, j'aspire la nuit. La graine vive des étoiles dépose en moi la semence du verbe être avec des convictions qui donnent grand-faim et grand-soif. C'est une sensation que personne encore n'a su nommer."


Babel, Babylone, Nimrod, 2010, Obsidiane.

A écouter: L'émission "Géographie du poème" présentée par Jean-Pierre Siméon. La première partie fait la part belle à la poésie de Nimrod : une lecture splendide et onirique!


Les Lectures sous l'arbre sur Mediapart


Mediapart est désormais partenaire des Lectures sous l'arbre. De mi-mai au mois d'août, découvrez les billets qui vous parlent, à leur manière, du festival. 


samedi 10 août 2013

« Pour qu’il y ait élévation, il faut qu’il y ait pesanteur. »



« Jours sans écriture. Mais à quoi servirait-elle quand tout mon corps écrit sur la roche les gestes de la plus belle œuvre que j’ai l’impression d’avoir créée ? » Bernard Amy, « L’échelle de Jacob », La Réponse des Hauteurs (Libris, 2004)



L’exergue de la Grâce de l’Escalade d’Alexis Loireau a autant attiré mon attention que le sujet traité, l’escalade. Il ne s’agit pas, à mon avis, d’une simple comparaison, qu’un simple moyen de faire un parallèle entre deux activités apparemment très différentes : l’écriture, d’une part et l’escalade d’autre part. Leurs points communs : une esthétique et une technique.

Une falaise peut avoir mille fois plus d’attrait que la salle de théâtre ou le livre. Elle magnétise. Elle est un appel d’énergie. Il va donc de soi que l’opuscule de Loireau a toute sa place sur ce blog, bien qu’il ne soit pas ouvrage de poésie et ne traite aucune question littéraire.

La force de ce livre est d’éviter les justifications métaphysiques bien que cette dernière n’en soit pas absente. Alexis Loireau décrit simplement ce que c’est que grimper et livre des anecdotes personnelles éclairantes ; explique en quoi la texture d’un rocher est source de joie pour un grimpeur, évoque l’ infinité des matières, des grains, des lumières, des résistances. 


L’escalade, ou comment aiguiser son geste et sa conscience, devenir son propre maître. Car grimper est bien une forme de méditation. Elle supprime toute pensée, rend l’esprit et le corps parfaitement synchrones et présents au monde. Le grimpeur, idéalement, ne fait plus qu’un avec sa voie.   A. Loireau parle ainsi d’une écriture du corps qui « devient son propre moyen d’expression ». Le grimpeur recherche ainsi la perfection du geste et la manière de réussir une voie ne tient pas qu’à atteindre le sommet.


En cela, l’escalade est loin d’être un simple sport : elle permet de nouer des liens singuliers avec la nature, d’arpenter les mêmes territoires, de créer une véritable intimité avec la nature. L’escalade, « sœur cadette de l’alpinisme » comme l’explique A. Loireau, n’a rien d’une conquête d’un sommet. Elle s’apparente plutôt à une élévation  avec une économie de moyens, pour se rendre nulle part. La nuance est de taille. La situation unique de l’escalade pourrait être résumée par cette phrase du livre : « être sur terre, mais loin du sol ».

* citation du titre: Gaston  Bachelard

A lire ou à relire:
 


 

lundi 15 juillet 2013

vendredi 5 juillet 2013

Chapeau bas!



Fin d’année, remise de prix… C’est finalement  Patricia Cottron-Daubigné qui m’a devancée et obtient ce très beau prix. Je suis cependant ravie d’avoir été l’objet de ce prix et d’avoir été lue par des collégiens. Merci à Poésie en Val de Marne et aux collégiens du collège Jules Ferry de Villeneuve St-Georges (et à leur professeur Mme Karine Risselin !), dont j’ai reçu certaines lettres très touchantes !
Patricia Cottron-Daubigné : présentation

Merci aussi aux lycéens de l’Iroise à Brest et à Jean-Michel Le Baut, participant au projet i-voix : ils n’ont pas cessé de faire vivre les poèmes d’auteurs contemporains, dont les miens. Ce fut toujours un plaisir de vous entendre et  de vous lire !

En tant que jeune professeur, je suis particulièrement sensible au travail des élèves-lecteurs-poètes et admire l’entreprise colossale et ambitieuse menée par Jean-Michel Le Baut. Les chercheurs en tout genre de la fameuse « innovation pédagogique » n’auront qu’à s’incliner devant une si belle entreprise qui mêle création, travail, recherche, rencontres autour de la poésie.


Merci donc à ceux pour qui la poésie n’est pas qu’un « objet d’étude » ou un titre de « séquence ».
L’article ne dit pas quelles « compétences » ont été validées avec ces travaux, mais une chose est sûre, quelque chose a été transmis, pour de vrai.

samedi 29 juin 2013

La Poésie des Nombres

Relier poétique et mathématique - destruction organisée des compartiments. Mélanger, rendre poreux, tisser. Un synesthète mathématicien comme Daniel Tammet fait cela avec  légèreté et enchantement dans  L'éternité dans une heure, la poésie des nombres. Ce livre sera une évidence pour tous ceux qui voient les chiffres en couleurs, pour tous ceux qui visualisent l'année et la semaine en formes et en couleurs, pour ceux qui aiment les nombres comme des mots.  Qu'on se rassure, il ne s'agit pas ici de savoir lire les chiffres comme les soi-disant "experts" modernes, qui surnagent à la surface des nombres pour les faire parler à la manière des astrologues.

Daniel Tammet nous fait remonter le temps, avec les moutons d’Islande ou les débats de la Grèce antique qui ont permis le développement des mathématiques occidentales. Il imagine les premières leçons d’arithmétique au cours desquelles le jeune Shakespeare découvrit le zéro, idée nouvelle dans les écoles du xvie siècle. Il nous emmène à l’autre bout de la planète découvrir le calendrier que créa le poète et mathématicien Omar Khayyam pour un sultan.

Les nombres sont une langue dont l'abstraction n'est que l'un des aspects. Si l'on sait que les mathématiques peuvent être un objet poétique, on pense moins que les mathématiques sont en elles-mêmes poétiques : "Les mathématiques se prêtent à la poésie. Dans les deux cas, il y a économie de sens; dans les deux cas, on peut créer des univers entiers en quelques courtes lignes."

Daniel Tammet établit ainsi des liens entre la langue et les tables de multiplication: la même mémoire des sons y est sollicitée, et l'on y retrouve le même ton sentencieux. (Il prend ainsi l'exemple du Japon où les tables de multiplication résultent d'un travail sur les sons plus fort qu'en Europe).

Le nombre peuple le réel mais aussi l'imaginaire. L'un et l'autre s'interpénètrent pour permettre à l'homme de structurer l'univers. Le livre montre ainsi, implicitement, que les nombres ne prééxistent pas à la réalité, mais que nous  donnons une forme à cette réalité par les nombres. Tout comme avec les mots, il ne revient pas au même de dire "il me faut 500 ml d'eau" et "il me faut la moitié d'un litre d'eau", il ne revient pas au même de dire 9 et 3². L'univers des nombres, un langage à soi seul et que contiennent les flocons de neige, l'architecture, le calendrier de Khayyam, les échecs, le temps, la musique... Mesures, algorithmes, ellipses, paraboles, combinaisons, dimensions, ..., autant de formes pour parler du monde.

Créer des connexions, mettre en évidence l'interdépendance des choses. Faire des rapports, des relations. L'Eternité dans une heure s'appuie constamment sur l'interdépendance entre les objets et les sujets. Celle-ci est moins évidente aujourd'hui (la spécialisation, la recherche fine sur un détail sont devenues des gages de brillance) et le livre a au moins la vertu d'atténuer les séparations entre les choses. Daniel Tammet embrasse la réalité avec une vue plus complète.

Daniel Tammet, en amoureux des nombres comme certains le sont d'une langue, trouvent les rapports  numériques fascinants. Et de citer Pythagore pour qui l'harmonie résultait du rapport de nombres entiers. Ou Laibniz, pour qui  "le plaisir de la musique consistait à compter à notre insu, ou ressemblait à un exercice arithmétique dont nous sommes inconscients. Ce que voulait dire le grand philosophe et mathématicien, j'imagine, c'est que les rapports numériques qui sous-tendent tout musique sont appréhendés intuitivement par notre esprit."



De même, l'auteur rappelle le étroit qui unit la justice et les mathématiques. Outre leur esprit commun de définition, d'exactitude, ils se sont épanouis au même moment, lors de la parution des Eléments d'Euclide. Les grecs ont ainsi été parmi les premiers à définir les termes qui leur servait à rendre les procès plus justes ("accident", "meurtre", "vol", "emprunt"...), tout comme à définir le point, la ligne, la courbe. A la question "qu'est-ce qu'une ligne", nous avons gagné en abstraction. Au lieu de dessiner la ligne, elle fut définie comme "une longueur sans largeur". Logique et rhétorique ont ainsi progressé de concert.

"Beaucoup de gens voient les mathématiques comme apparentées à la pure logique, à la froide raison, au calcul sans âme. Mais comme l'a dit le mathématicien Paul Lockhart, "il n'y a rien d'aussi poétique et onirique, rien d'aussi radical, subversif et psychédélique que les mathématiques." Selon, lui, les analogies glaciales dominent aux yeux du public parce que nos écoles offrent une vision déformée des mathématiques, les programmes favorisant les tâches arides, techniques et répétitives aux dépens de "l'expérience personnelle, privée, de l'artiste qui lutte". N'est-ce pas, en d'autres termes, le problème même de la poésie à l'école?

Dans ce livre, l'abstraction se retourne comme un gant en matière. La science y embrasse l'imagination. Et le mathématicien est aussi un artiste qui "est sur le point de transformer l'obscurité en lumière".



L'éternité dans une heure, Daniel Tammet, éd. les Arènes.

mercredi 26 juin 2013

NGC 224 / Ito NAGA

C'est la galaxie d'Andromède, la plus proche de nous, qui a donné son titre au très subtil livre d'Ito Naga : NGC 224. De la prose en spirale où l'univers et les gouttes d'eau, le temps et l'espace, l'infiniment grand et l'infiniment petit, les astres et les hommes se répondent. Leur interdépendance est la matière même de ce livre. C'est déjà une leçon en soi, à une époque où les rapports et les relations entre les choses nous échappent. Le regard du poète et de l'astrophysicien se rejoignent pour saisir ou interroger des évidences. 

La poésie d'Ito Naga entre dans le savant par l'ordinaire, dans l'universel par l'infime. Le texte progresse ainsi, non selon une logique bien rodée, mais un chemin serpentant par associations d'idées. Mécanique poétique et mécanique astrales s'emboîtent pour faire tourner le poème. Une immense galaxie feuilletée où chaque chose trouve son écho, sa surface, sa profondeur.

 Le poète, assis dans le premier wagon d'un train, note que la secousse qu'il ressent ne sera ressentie que quelques instants plus tard par les passagers qui le suivent. Il en conclut que " l'information ne se propage pas instantanément. [...et que] la lumière aussi est une information" (45) Ou comment rendre limpide le savoir scientifique. 
La voiture est elle aussi l'occasion d'évoquer le fameux "référentiel". Sous la plume d'Ito Naga, cette formule légère :  "bienvenue dans le monde étrange de la voiture, où rien ne bouge tout en bougeant". (47)

La vie humaine, complexe, précieuse, s'entoure ainsi d'une toile de questions sans réponses, mais non sans beauté.
Qu'est-ce-que le temps ? Quelle valeur lui donner?

"Attend deux minutes.
J'en ai pour deux minutes.
Le train arrive dans deux minutes.
Deux minutes, ce n'est pas beaucoup ou c'est beaucoup?" (68-69)

"La nature s'exécute avec une vitesse  tout bonnement sidérante. 
S'agissant des hommes, on parlerait d'attention ou de présence. Imagines-tu des gouttes d'eau qui tarderaient à se mouiller?" (27) Être au monde ici et maintenant, ce serait donc être une goutte d'eau?

Le poète rend sensible le vertige des questions, l'immensité du mystère de l'univers par d'incessants changements d'échelles et de perspectives. Car il ne prétend offrir aucune réponse. Aucune théorie, aucun dogme, aucunes certitudes ne viennent altérer la pureté du propos. Le mystère et la beauté procurent une joie aussi puissante que la compréhension.  La vue de l'astrophysicien remet l'homme à sa juste place: "L'univers que perçoit notre œil n'est qu'une des façons d'être de l'univers". (33)

Nombreuses sont les spiritualités qui se sont posé la question de la liberté humaine mais aussi de la nature de l'esprit. Ito Naga ne répond que par ces deux vertigineuses questions :  

"N'est-il pas étrange que la pensée ne soit pas davantage contrainte par la nature?" (14) 

"Que serait un phénomène où ce serait l'espace qui est absent, un phénomène où il n'y aurait que du temps? Une pensée, par exemple." (42)

 Distances vertigineuses aussi entre les astres, entre les êtres:  "Si en ce moment même, on regarde la Terre depuis NGC 224, on voit seulement apparaître les premiers hommes." (56) "Ce soir, dans l'air du métro bondé, tous ces volumes de pensée juxtaposés". (27)

Qu'est-ce que la langue si ce n'est des correspondances fines entre les choses?

"Si A = B et A=C, alors B = C, et l'on oublie A. 
Lorsqu'on manipule une équation, on ne supprime pas la relation entre les choses. Cette relation est seulement cachée dans les lettres et dans les symboles, une autre relation apparaît." (50)

Qu'est-ce que la science, si ce n'est une langue?

"Avec l'électricité, on ajoute un adjectif à ce qui est. Ce qui est différent s'attire. Ce qui est semblable se repousse.
Si l'on intervertit les verbes, ce n'est plus l'électricité mais une force nucléaire: ce qui est semblable s'attire." (62) De là, il est possible de penser le feu, l'explosion, l'énergie, et même l'amour.

NGC 224 invite à poser un regard émerveillé sur le monde et la vie. Il nourrit l'étonnement. Point de métaphysique éthérée, et encore moins de matérialisme vulgaire. NGC 224 fait partie des livres essentiels comme on en lit peu, peut-être car il est la voix d'un astrophysicien, d'un observateur attentif du monde. Et à bien y regarder, il ne peut y avoir que de la joie à sentir le caractère extraordinaire de ce qui constitue notre existence:

"On est surpris qu'il n'y ait pas d'air sur certaines planètes. Pas même un air d'un autre type. Cette absence d'air est tout bonnement incroyable.

Ce serait donc une sorte de luxe de vivre dans l'air." (11)


Ito Naga: Né en 1957, il est astrophysicien. Il a travaillé à la NASA ainsi qu'à l'Agence spatiale européenne. Il a publié Je sais en 2006 (Cheyne), et Iro mo ka mo, la couleur et le parfum en 2011 (Cheyne). NGC 224 est son troisième livre publié chez Cheyne.