samedi 29 juin 2013

La Poésie des Nombres

Relier poétique et mathématique - destruction organisée des compartiments. Mélanger, rendre poreux, tisser. Un synesthète mathématicien comme Daniel Tammet fait cela avec  légèreté et enchantement dans  L'éternité dans une heure, la poésie des nombres. Ce livre sera une évidence pour tous ceux qui voient les chiffres en couleurs, pour tous ceux qui visualisent l'année et la semaine en formes et en couleurs, pour ceux qui aiment les nombres comme des mots.  Qu'on se rassure, il ne s'agit pas ici de savoir lire les chiffres comme les soi-disant "experts" modernes, qui surnagent à la surface des nombres pour les faire parler à la manière des astrologues.

Daniel Tammet nous fait remonter le temps, avec les moutons d’Islande ou les débats de la Grèce antique qui ont permis le développement des mathématiques occidentales. Il imagine les premières leçons d’arithmétique au cours desquelles le jeune Shakespeare découvrit le zéro, idée nouvelle dans les écoles du xvie siècle. Il nous emmène à l’autre bout de la planète découvrir le calendrier que créa le poète et mathématicien Omar Khayyam pour un sultan.

Les nombres sont une langue dont l'abstraction n'est que l'un des aspects. Si l'on sait que les mathématiques peuvent être un objet poétique, on pense moins que les mathématiques sont en elles-mêmes poétiques : "Les mathématiques se prêtent à la poésie. Dans les deux cas, il y a économie de sens; dans les deux cas, on peut créer des univers entiers en quelques courtes lignes."

Daniel Tammet établit ainsi des liens entre la langue et les tables de multiplication: la même mémoire des sons y est sollicitée, et l'on y retrouve le même ton sentencieux. (Il prend ainsi l'exemple du Japon où les tables de multiplication résultent d'un travail sur les sons plus fort qu'en Europe).

Le nombre peuple le réel mais aussi l'imaginaire. L'un et l'autre s'interpénètrent pour permettre à l'homme de structurer l'univers. Le livre montre ainsi, implicitement, que les nombres ne prééxistent pas à la réalité, mais que nous  donnons une forme à cette réalité par les nombres. Tout comme avec les mots, il ne revient pas au même de dire "il me faut 500 ml d'eau" et "il me faut la moitié d'un litre d'eau", il ne revient pas au même de dire 9 et 3². L'univers des nombres, un langage à soi seul et que contiennent les flocons de neige, l'architecture, le calendrier de Khayyam, les échecs, le temps, la musique... Mesures, algorithmes, ellipses, paraboles, combinaisons, dimensions, ..., autant de formes pour parler du monde.

Créer des connexions, mettre en évidence l'interdépendance des choses. Faire des rapports, des relations. L'Eternité dans une heure s'appuie constamment sur l'interdépendance entre les objets et les sujets. Celle-ci est moins évidente aujourd'hui (la spécialisation, la recherche fine sur un détail sont devenues des gages de brillance) et le livre a au moins la vertu d'atténuer les séparations entre les choses. Daniel Tammet embrasse la réalité avec une vue plus complète.

Daniel Tammet, en amoureux des nombres comme certains le sont d'une langue, trouvent les rapports  numériques fascinants. Et de citer Pythagore pour qui l'harmonie résultait du rapport de nombres entiers. Ou Laibniz, pour qui  "le plaisir de la musique consistait à compter à notre insu, ou ressemblait à un exercice arithmétique dont nous sommes inconscients. Ce que voulait dire le grand philosophe et mathématicien, j'imagine, c'est que les rapports numériques qui sous-tendent tout musique sont appréhendés intuitivement par notre esprit."



De même, l'auteur rappelle le étroit qui unit la justice et les mathématiques. Outre leur esprit commun de définition, d'exactitude, ils se sont épanouis au même moment, lors de la parution des Eléments d'Euclide. Les grecs ont ainsi été parmi les premiers à définir les termes qui leur servait à rendre les procès plus justes ("accident", "meurtre", "vol", "emprunt"...), tout comme à définir le point, la ligne, la courbe. A la question "qu'est-ce qu'une ligne", nous avons gagné en abstraction. Au lieu de dessiner la ligne, elle fut définie comme "une longueur sans largeur". Logique et rhétorique ont ainsi progressé de concert.

"Beaucoup de gens voient les mathématiques comme apparentées à la pure logique, à la froide raison, au calcul sans âme. Mais comme l'a dit le mathématicien Paul Lockhart, "il n'y a rien d'aussi poétique et onirique, rien d'aussi radical, subversif et psychédélique que les mathématiques." Selon, lui, les analogies glaciales dominent aux yeux du public parce que nos écoles offrent une vision déformée des mathématiques, les programmes favorisant les tâches arides, techniques et répétitives aux dépens de "l'expérience personnelle, privée, de l'artiste qui lutte". N'est-ce pas, en d'autres termes, le problème même de la poésie à l'école?

Dans ce livre, l'abstraction se retourne comme un gant en matière. La science y embrasse l'imagination. Et le mathématicien est aussi un artiste qui "est sur le point de transformer l'obscurité en lumière".



L'éternité dans une heure, Daniel Tammet, éd. les Arènes.

mercredi 26 juin 2013

NGC 224 / Ito NAGA

C'est la galaxie d'Andromède, la plus proche de nous, qui a donné son titre au très subtil livre d'Ito Naga : NGC 224. De la prose en spirale où l'univers et les gouttes d'eau, le temps et l'espace, l'infiniment grand et l'infiniment petit, les astres et les hommes se répondent. Leur interdépendance est la matière même de ce livre. C'est déjà une leçon en soi, à une époque où les rapports et les relations entre les choses nous échappent. Le regard du poète et de l'astrophysicien se rejoignent pour saisir ou interroger des évidences. 

La poésie d'Ito Naga entre dans le savant par l'ordinaire, dans l'universel par l'infime. Le texte progresse ainsi, non selon une logique bien rodée, mais un chemin serpentant par associations d'idées. Mécanique poétique et mécanique astrales s'emboîtent pour faire tourner le poème. Une immense galaxie feuilletée où chaque chose trouve son écho, sa surface, sa profondeur.

 Le poète, assis dans le premier wagon d'un train, note que la secousse qu'il ressent ne sera ressentie que quelques instants plus tard par les passagers qui le suivent. Il en conclut que " l'information ne se propage pas instantanément. [...et que] la lumière aussi est une information" (45) Ou comment rendre limpide le savoir scientifique. 
La voiture est elle aussi l'occasion d'évoquer le fameux "référentiel". Sous la plume d'Ito Naga, cette formule légère :  "bienvenue dans le monde étrange de la voiture, où rien ne bouge tout en bougeant". (47)

La vie humaine, complexe, précieuse, s'entoure ainsi d'une toile de questions sans réponses, mais non sans beauté.
Qu'est-ce-que le temps ? Quelle valeur lui donner?

"Attend deux minutes.
J'en ai pour deux minutes.
Le train arrive dans deux minutes.
Deux minutes, ce n'est pas beaucoup ou c'est beaucoup?" (68-69)

"La nature s'exécute avec une vitesse  tout bonnement sidérante. 
S'agissant des hommes, on parlerait d'attention ou de présence. Imagines-tu des gouttes d'eau qui tarderaient à se mouiller?" (27) Être au monde ici et maintenant, ce serait donc être une goutte d'eau?

Le poète rend sensible le vertige des questions, l'immensité du mystère de l'univers par d'incessants changements d'échelles et de perspectives. Car il ne prétend offrir aucune réponse. Aucune théorie, aucun dogme, aucunes certitudes ne viennent altérer la pureté du propos. Le mystère et la beauté procurent une joie aussi puissante que la compréhension.  La vue de l'astrophysicien remet l'homme à sa juste place: "L'univers que perçoit notre œil n'est qu'une des façons d'être de l'univers". (33)

Nombreuses sont les spiritualités qui se sont posé la question de la liberté humaine mais aussi de la nature de l'esprit. Ito Naga ne répond que par ces deux vertigineuses questions :  

"N'est-il pas étrange que la pensée ne soit pas davantage contrainte par la nature?" (14) 

"Que serait un phénomène où ce serait l'espace qui est absent, un phénomène où il n'y aurait que du temps? Une pensée, par exemple." (42)

 Distances vertigineuses aussi entre les astres, entre les êtres:  "Si en ce moment même, on regarde la Terre depuis NGC 224, on voit seulement apparaître les premiers hommes." (56) "Ce soir, dans l'air du métro bondé, tous ces volumes de pensée juxtaposés". (27)

Qu'est-ce que la langue si ce n'est des correspondances fines entre les choses?

"Si A = B et A=C, alors B = C, et l'on oublie A. 
Lorsqu'on manipule une équation, on ne supprime pas la relation entre les choses. Cette relation est seulement cachée dans les lettres et dans les symboles, une autre relation apparaît." (50)

Qu'est-ce que la science, si ce n'est une langue?

"Avec l'électricité, on ajoute un adjectif à ce qui est. Ce qui est différent s'attire. Ce qui est semblable se repousse.
Si l'on intervertit les verbes, ce n'est plus l'électricité mais une force nucléaire: ce qui est semblable s'attire." (62) De là, il est possible de penser le feu, l'explosion, l'énergie, et même l'amour.

NGC 224 invite à poser un regard émerveillé sur le monde et la vie. Il nourrit l'étonnement. Point de métaphysique éthérée, et encore moins de matérialisme vulgaire. NGC 224 fait partie des livres essentiels comme on en lit peu, peut-être car il est la voix d'un astrophysicien, d'un observateur attentif du monde. Et à bien y regarder, il ne peut y avoir que de la joie à sentir le caractère extraordinaire de ce qui constitue notre existence:

"On est surpris qu'il n'y ait pas d'air sur certaines planètes. Pas même un air d'un autre type. Cette absence d'air est tout bonnement incroyable.

Ce serait donc une sorte de luxe de vivre dans l'air." (11)


Ito Naga: Né en 1957, il est astrophysicien. Il a travaillé à la NASA ainsi qu'à l'Agence spatiale européenne. Il a publié Je sais en 2006 (Cheyne), et Iro mo ka mo, la couleur et le parfum en 2011 (Cheyne). NGC 224 est son troisième livre publié chez Cheyne.