dimanche 11 août 2013

Babel, Babylone. Nimrod

C'est un bijou que Babel, Babylone, une pierre mêlant facettes diamantines et arêtes grises. Nimrod, poète d'origine tchadienne, a déjà publié de splendides proses (Actes Sud) et différents recueils de poésie chez Obsidiane. Mais Babel, Babylone atteint à une beauté rarement égalée (et "récompensée" ou "reconnue" par le prix Max Jacob en 2011). 


Qu'est-ce que cette Babylone évoquée par Nimrod? Difficile de le dire au premier abord, tant le recueil semble divers et disparate. Des murs d'une ville africaine à la neige salvatrice, le poète évoque les lieux qui lui sont chers. Une ville d'Afrique d'abord, dont la laideur et la misère débordent, "ville poubelle où le plastique vient échouer comme une nuée de corbeaux"
Ce lieu de violence et de dépossession qui est celui de son enfance conserve heureusement quelques raies de lumière comme le soir brûlant, le visage des jeunes filles, la présence de la mère: "C'était comme si j'avais douze ans. Elle m'avait offert un repas de pauvres: de la pâtre accompagnait une  sauce de poissons aux gombos assaisonnés à la fleur de sel. C'avait le meilleur goût du monde. Assurément j'avais douze ans hier soir." 

Hésitant entre le récit et de poème, Nimrod alterne entre chant et rage en parlant de ce pays. La narration et le poème sont tous deux soumis à la même tension:

"Dans le cimetière où dort mon père, les plastiques s'amoncellent: des noirs, un peu de blancs - et la terre ocre prolonge les pastels. J'aime le dénuement de ce lieu.  [...] En attendant, le ciel gueule dans un bleu sans bavure. A la nuit tombée, les étoiles se presseront par-dessus les tombes.
Désespérément elle se traîne
De terrain vague en terrain vague
Elle multiplie les vagues à l'âme
Comme un ingénieur du néant
[...]"


Oscillant entre la légèreté et le poids, la brutalité et la délicatesse de l'image, le poète s'aventure sur les terres intérieures de son enfance, couverte de neige et du sourire de la mère. Grâces auxquelles la finesse des images et des sonorités font écho, notamment dans "Robinsonnade", poème "au coeur et à l'extérieur de la neige":

Neiges, amas de frissons tels des diamants
Anges aux douces fourrures, qui, d'un oeil clément,
Amassez ces pierres précieuses, ces fleurs d'eau,
essorées
Je regarde j'entends tous ces cristaux ruisseler.
Mon coeur vibre et promet de me rendre 
Heureux sur la terre enfin ivre

L'eau murmure si loin en moi - si proche
est la paradis, et je n'essuie aucun reproche
venant de la terre maintenant pacifiée;
La fraîcheur s'allie  mon désir de tout  déifier

Que je marche ou piétine au bord du chemin,
C'est toujours à l'heure exacte où sonne un brin
de clarté, hormis l'or, richesse rieuse

La neige, en ses grains, flatte un grand songe bleu.

La poésie de Nimrod s'attache souvent à évoquer la profondeur de la matière et les sensations liées à son compagnonnage. Et sous les images, l'espace se creuse, le cœur s'agrandit, et le voyage -bien que douloureux- fait monter le poème :

"Dans l'instant immobile qui effeuille les syllabes  d'un verset païen, une parole à peine dite me confie la tendresse du poème.

Beauté de son expansion en moi, beauté du ciel dont la  frise vient heurter un caillou rond et frais"

La dépossession semble disparaître à la fin du livre et le poète s'apaiser. Il évoque la figure de son père et les journées de pêche, comme un dernier scintillement:

"J'ai foi au ciel et sa rumeur, j'ai foi en mon père. Car on ne moissonne jamais le poème que sur la rosée, on n'éclaire jamais la lune que par éclats.

Et il me dit, le père limpide: "Jette-là tes filets!" L'onde s'irise, l'eau s'étoile, et mon père, levant les bras, multiplie le pain. Ce fut le bonheur au siècle dernier."

Le retour au creux du pays natal se clôt sur un départ réconcilié :

"O revenir revenir vers la maison de ma mère! Revenir comme on piège l'haleine du bonheur!"
  Le chemin de l'enfance qu'il finit par tracer et dans lequel il s'inscrit, c'est peut-être aussi cette intense présence au monde où la nuit berce, où le retour de la mère réjouit, où la sensation d'être dépasse la parole:

"Allongé dans l'herbe, j'aspire la nuit. La graine vive des étoiles dépose en moi la semence du verbe être avec des convictions qui donnent grand-faim et grand-soif. C'est une sensation que personne encore n'a su nommer."


Babel, Babylone, Nimrod, 2010, Obsidiane.

A écouter: L'émission "Géographie du poème" présentée par Jean-Pierre Siméon. La première partie fait la part belle à la poésie de Nimrod : une lecture splendide et onirique!


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samedi 10 août 2013

« Pour qu’il y ait élévation, il faut qu’il y ait pesanteur. »



« Jours sans écriture. Mais à quoi servirait-elle quand tout mon corps écrit sur la roche les gestes de la plus belle œuvre que j’ai l’impression d’avoir créée ? » Bernard Amy, « L’échelle de Jacob », La Réponse des Hauteurs (Libris, 2004)



L’exergue de la Grâce de l’Escalade d’Alexis Loireau a autant attiré mon attention que le sujet traité, l’escalade. Il ne s’agit pas, à mon avis, d’une simple comparaison, qu’un simple moyen de faire un parallèle entre deux activités apparemment très différentes : l’écriture, d’une part et l’escalade d’autre part. Leurs points communs : une esthétique et une technique.

Une falaise peut avoir mille fois plus d’attrait que la salle de théâtre ou le livre. Elle magnétise. Elle est un appel d’énergie. Il va donc de soi que l’opuscule de Loireau a toute sa place sur ce blog, bien qu’il ne soit pas ouvrage de poésie et ne traite aucune question littéraire.

La force de ce livre est d’éviter les justifications métaphysiques bien que cette dernière n’en soit pas absente. Alexis Loireau décrit simplement ce que c’est que grimper et livre des anecdotes personnelles éclairantes ; explique en quoi la texture d’un rocher est source de joie pour un grimpeur, évoque l’ infinité des matières, des grains, des lumières, des résistances. 


L’escalade, ou comment aiguiser son geste et sa conscience, devenir son propre maître. Car grimper est bien une forme de méditation. Elle supprime toute pensée, rend l’esprit et le corps parfaitement synchrones et présents au monde. Le grimpeur, idéalement, ne fait plus qu’un avec sa voie.   A. Loireau parle ainsi d’une écriture du corps qui « devient son propre moyen d’expression ». Le grimpeur recherche ainsi la perfection du geste et la manière de réussir une voie ne tient pas qu’à atteindre le sommet.


En cela, l’escalade est loin d’être un simple sport : elle permet de nouer des liens singuliers avec la nature, d’arpenter les mêmes territoires, de créer une véritable intimité avec la nature. L’escalade, « sœur cadette de l’alpinisme » comme l’explique A. Loireau, n’a rien d’une conquête d’un sommet. Elle s’apparente plutôt à une élévation  avec une économie de moyens, pour se rendre nulle part. La nuance est de taille. La situation unique de l’escalade pourrait être résumée par cette phrase du livre : « être sur terre, mais loin du sol ».

* citation du titre: Gaston  Bachelard

A lire ou à relire: