dimanche 17 novembre 2013

La ronde de nuit, par le théâtre Aftaab


Il arrive en pantalon de toile, un blouson sur les épaules et une sacoche aux airs de sac plastique élimé. Nader, un afghan arrivé en France sans sa famille, vient de trouver un travail : veilleur de nuit d'un théâtre solitaire, plein d'échos à l'intérieur et enveloppé par la tempête de glace qui rugit à l'extérieur.

Nader s'installe paisiblement après qu'on lui en a laissé les clés et fait la visite, ouvre son ordinateur pour se connecter sur skype et parler avec sa femme, restée en Afghanistan. Mais il ne restera pas longtemps tranquille. Peu à peu, l'abri est investi par le bruit, le mouvement, les traversées incessantes. Un ami de passage vient lui rendre visite avec ses valises, montrant fièrement un passeport français avec lequel il rentrera chez lui, la valise remplie de denrées françaises. Une prostituée, un clochard, un groupe d'afghans en partance pour l'Angleterre... Nader, tout au long de cette nuit quasi onirique, va tenter de préserver le théâtre, de tenir une conversation complète avec sa femme, de calmer les discordes et d'éviter de se faire découvrir par les policiers qui encerclent chaque mardi le quartier. C'est ainsi une série d'intrusions dans le théâtre qui constitue le motif central du spectacle.



Ils arrivent, glacés, les manteaux froissés de neige, seuls ou à plusieurs. Quand ils entrent, ils déposent sur le sol du théâtre les flocons blancs. Mais leur fardeau est moins frêle, moins idéal. Un groupe d'afghans à la recherche d'un lieu où dormir, une prostituée, un clochard venu prendre sa douche... autant de figures marquées et dont l'arrivée au théâtre pourrait sembler incongrue. Pourtant, c'est bien le théâtre qui devient leur refuge temporaire - on peut d'ailleurs voir dans cette mise en scène une ardente défense du théâtre, non seulement comme art, mais comme lieu, comme espace. Hélène Cinque et ses comédiens ne font pas l'erreur de nous emmener sur un sentier larmoyant où toutes les misères du monde viendraient faire leur pèlerinage nocturne. La scène est plutôt une chambre noire qui révélerait les âmes et les cœurs.


La virtuosité du spectacle tient à ses fils invisibles entre poétique et politique. La situation des immigrés sans-papiers et des exclus y est clairement abordée, mais sans le discours du ressentiment, sans propos théorique. C'est l'histoire de ces êtres qui fait foi, non la morale ou les principes. 

Les généralités et les conceptions globalisantes sont tout à fait absentes de ce spectacle. Si le groupe des sans-papiers qui entre dans le théâtre en pleine nuit semble au premier abord une masse bleue et sombre de blousons, de bonnets et de baluchons gris, elle se déploie très vite en une multitude de visages. Chaque individu habite alors la scène avec son histoire, son corps, ses cauchemars et ses rêves. Le théâtre a vocation à révéler la singularité au lieu que l'actualité ou la politique traitent les individus en en étouffant l'histoire et l'intimité. Ce difficile équilibre entre l'intime et ce qui le dépasse exige qu'on marche sans cesse sur un fil : en balançant les bras d'un côté et de l'autre, sans jamais tomber. C'est le pari réussit par le théâtre Aftaab.

Hélène Cinque et le théâtre Aftaab oscillent ainsi entre légèreté et gravité, humour et violence, mélancolie et provocation, auto dérision et lyrisme, sans oublier l'art du coup de théâtre si cher à Molière. Le spectateur traverse ainsi tous les états possibles, passe du rire à l'émotion en quelques minutes. Rares sont les spectacles qui se composent d' une telle diversité de registres, qui jouent tant sur les ruptures de tons. Ainsi cette scène où Nader, plongé en rêve dans un slow avec sa femme sur une chanson de Joe Dassin (!), ne voit plus l'écran de son ordinateur où s'agite sa vieille belle-mère grimaçante. Le spectacle regorge de scènes où se heurtent deux mondes, de quiproquos en tous genre... Le rire vient désamorcer la lourdeur mais sans la cacher. Il ne s'agit pas tant de rire de la situation que de rire malgré la situation. Nuance de taille qui préserve bien évidemment cette mise en scène du cynisme ou du pessimisme (le rire jaune...). 
Ces destins d'hommes touchent à la tragédie : femmes violées, hommes ayant perdus des frères, des soeurs, hommes esseulés et rêvant d'habiter, êtres déchirés par le souvenir du pays... La violence de cette réalité est montrée au spectateur à plusieurs reprises, à travers de violents cauchemars ou de chants lancinants. Mais toujours la fraternité des uns envers les autres vient apaiser celui ou celle qui reste hanté. 

Et d'ailleurs, qui sont les fantômes? Sûrement pas ces êtres et leurs mémoires voués à disparaître à la fin de la dernière représentation. Sûrement pas le théâtre. Hors de lui, là où l'ignorance fait confondre le Perse et l'Arabe, l'Afghanistan et le Pakistan. La mise en scène ne prétend pas expliquer la situation en Afghanistan et pourtant elle l'éclaire parce qu'elle redonne à ce pays et à ses habitants un corps, une langue, des objets. Elle redonne une réalité à ce qui, dans les informations, est devenu abstrait: "guerre", "talibans", "clandestins". Quel paradoxe! Alors que l'information prétend bourrer nos têtes de faits et de réalité, c'est bien le théâtre qui dit vraiment quelque chose sur le réel. Tout, des vêtements aux mots, s'impose par sa présence et parle au spectateur. L'emporte. Le dari surtitré, le thé fumant, la musique... Le fait aussi, que ces comédiens du théâtre Aftaab soient relativement débutants, confère à cette pièce une authenticité que l'on ne trouve plus guère au théâtre. 


Ce spectacle est constitué de traversées du théâtre par des passagers, des marginaux. Cette salle  a des trous : un clochard arrive par le fond du théâtre, une bâche mal fermée, une prostituée entre comme chez elle se réchauffer... La neige, le vent, la pluie, y entrent aussi sans crier gare. Le théâtre devient alors le lieu de tous les possibles. Garant de la mémoire du monde, des archives, c'est une île ouverte, un lieu vide qui peut se peupler de toutes les voix : au théâtre se mêlent ici et là-bas. Son exiguïté lui permet paradoxalement d'accueillir la diversité et même l'illimité. Et s'il fait acte de résistance, ce n'est pas par la revendication de ses frontières. C'est au contraire par la création d'une archipel qui va de la scène au spectateur, du spectateur au monde et du monde à la scène. 

Ils ne sont pas des étrangers sur scène.

Le questionnement sur l'exil reste l'un des fils conducteurs de cette création collective : qu'est-ce qu'être ailleurs? Qu'est-ce qu'habiter? Et le manque, l'absence, s'incarnent parfaitement au théâtre. Il n'est pas anodin que ce veilleur de nuit tente de communiquer, très difficilement, avec sa femme via skype. Si la communication internet semble d'abord permettre de conserver des liens avec ceux qui nous sont chers, il s'avère finalement difficile pour Nader de traverser l'espace grâce à l'écran. En revanche, rien de plus beau que les scènes où il rêve de sa femme ou lorsque l'un des dormeurs chante avec son frère disparu. La mémoire vibre, bien plus vivante et ardente que tout le reste.

Pas de fable ou de métaphore donc : la réalité comme pâte. Les voix houleuses des récits. 

Ils racontent, chacun livrant son histoire et tissant ainsi l'Histoire. Voix de femmes déguisées en homme pour passer en Angleterre, voix du fanatique, voix du frère mort gelé dehors... Et toutes ces voix disent : la voici, la réalité, celle qui vous est cachée par les colonnes de chiffres, les annonces d'attentats, les actualités!

Ils racontent qu'ils sont des hommes et des femmes.

Ils partent, laissant derrière eux le chant de leur langue, la poésie vibrante, les livres protégés de l'orage.

Ils laissent des traces , nous invitant à emprunter des chemins de traverse où la poésie, le théâtre sont des armes et non des distractions, où la conscience radieuse vient disputer le terrain à la haine et à l'ignorance.

Ce n'est pas un hasard si, durant cette ronde de nuit, il neige dehors. Ce n'est pas un hasard non plus si la scène et la langue y sont,  cette fois encore, un foyer. 


Le spectacle:

Création collective par le Théâtre Aftaab, Mise en scène Hélène Cinque
Du 6 novembre au 1er décembre 2013 au théâtre du Soleil


A lire, à voir:

La ronde de nuit - présentation et bande annonce- (Théâtre du soleil)
Le théâtre Aftaab
Le théâtre Aftaab, héritier d'Ariane Mnouchkine (France Culture) ?
Un soleil à Kaboul, documentaire
Site du photographe Reza

Toutes les images ont été tirées du portfolio, disponible sur le site du théâtre Aftaab.

lundi 11 novembre 2013

Lecture de la revue A Verse, le 13 novembre 2013

A l'occasion de la sortie du nouveau numéro de la revue A Verse, les auteurs ayant contribué aux revues n° 10 et 11 liront leurs textes. Je vous y retrouverais avec plaisir. C'est aussi l'occasion de découvrir les auteurs d'A Verse et cette belle et jeune revue.


Cela se passe à la librairie Matière (20 rue Chaligny, 75012 Paris, métro Reuilly Diderot) à 19h00.

Kerouac, poète du chemin



Chacun connaît peu ou prou Kerouac, son image de beatnik déjanté ou de vagabond épris de liberté. Figure de désinvolture à laquelle on serait loin d'accoler l'adjectif "sage". C'est pourtant une autre facette de l'écrivain de la route dont témoigne son livre des haïkus. Non pas que la frénésie et l'errance en soient absentes, mais au lieu d'être exacerbées par des expériences folles, elles sont intensifiées par l'expérience et l'observation du quotidien. 

Les quêtes spirituelles et existentielles de Kerouac sont manifestes dans Big Sur ou les Clochards Célestes, l'auteur représentant systématiquement son personnage alter-ego comme un homme tendu entre le désir de joie et de pureté et celui d'alcool, d'orgies et de drogue. Dans le livre des haïkus, le récit cède la place à une poésie de l'instant, où l'éclair côtoie l'ordinaire. J'avertis tout ce suite le lecteur que cet ouvrage, de par son histoire et sa constitution tardives, est loin de regrouper des chefs-d'oeuvre de poésie. Rien de plus inégal que ce livre qui rassemble les "Pops du Dharma", forme revisitée du haïku, et des textes plus traditionnels.  Néanmoins, rares sont les ouvrages aussi touchants par la sincérité et l'authenticité de leur contenu.

Le haïku, forme traditionnelle poétique du Japon classique, n'est pas une gaine pour Kerouac qui prend des libertés avec le rythme et la respiration. Pas question pour lui d'être un haïkiste imitateur. C'est l'esprit qui l'intéresse : écrire trois vers dont le silence parle plus que les mots, trois vers à l'économie mais plein d'une perception aiguë du monde.

A raindrop from                           Une goutte de pluie
the roof                                        est tombée du toit
Fell in my beer                             Dans ma bière

C'est pourquoi on peut dire de Kerouac que s'il est l'écrivain de la route, il est aussi le poète du chemin (en tenant évidemment compte du sens propre mais aussi spirituel de ce terme).


The poppies ! -                            Les coquelicots! -
I could die                                    Je pourrais mourir
In delicacy now                            En délicatesse maintenant

Kerouac quitte un temps la fiction pour dire "je". Mais c'est précisément là qu'il s'ouvre à l'universel. Chaque poème est ainsi le lieu d'une réalisation, mais ces instants de grâce sont autant d'invitations à observer les choses telles qu'elles sont et à les aimer.

In the morning frost                       Dans le givre du matin
     the cats                                        les chats
Stepped slowly                             Ont avancé lentement

Beautiful young girls running          De belles jeunes filles grimpent
up the library steps                            les marches de la bibliothèque
With shorts on                              En short

Kerouac lui même dans l'Origine de la Joie en poésie parle de "cette discipline mentale caractéristique du haïku, c'est-à-dire  la discipline qui consiste à montrer les choses directement, purement, concrètement, pas d'abstractions ni explications". Kerouac utilise souvent ses connaissances du bouddhisme de manière très libre. S'il fut influencé par le zen, c'est surtout au travers de l'épuration lexicale qu'on le voit. L'économie verbale efface toutes les liaisons, toutes les transitions. C'est donc une lecture intuitive qui fera apprécier ces haïkus, une lecture sensible plus que spéculative ou mentale. Ou, pour le dire autrement, il ne faut pas chercher de système ou de théorie derrière ces petits textes, seulement des visions.
Une vision n'a rien d'extraordinaire, et sa magie ne tient qu'à son acuité. 


Useless! Useless                           Inutile! Inutile!
- heavy rain driving                        - la pluie lourde s'enfonce
into the sea                                   Dans la mer


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The little worm                           Le petit ver 
lowers itself from the roof           descend du toit
By a self shat thread                   Par un fil tissé de sa propre merde


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August Moon Universe              Lune d'août l'Univers

- neither new                             - ni neuf 
or old                                       ni vieux




Le livre des haïkus, Jack Kerouac, Editions de la table ronde, coll. "la petite vermillon".