mercredi 19 février 2014

Le seuil Le Sable/Edmond Jabès

J'aurais pu intituler cette note "l'Exil et le Royaume", mais j'ai finalement préféré laisser Camus pour rester au plus près de la parole d'un poète trop méconnu: Edmond Jabès. Contemporain de René Char, proche des surréalistes sans jamais en avoir fait partie, Jabès a construit une oeuvre étonnante.  Le Seuil/Le Sable rassemble une oeuvre poétique qui s'étend de 1943 à 1988. Si Jabès est connu pour le Livre des Questions, il l'est moins pour ce qu'il appelle "son seul livre de poésie", Je bâtis ma demeure.

Première qualité de cette oeuvre: sa densité. Il a bien construit une maison, une demeure où habiter, plus qu'une oeuvre - terme que j'apprécie moins car il renvoie à une vision plus égotique et plus orgueilleuse de la création poétique. On trouve finalement peu d’œuvres poétiques denses, contenues dans quelques livres. Jabès échappe à la profusion de poèmes et de livres, caractéristique de notre époque. Ce "beaucoup" qui vient toujours en surplus de l'essentiel. Mais "peu" ne signifie pas "pauvre", bien au contraire. Le Seuil/le Sable témoigne qu'un homme a su resserrer sa nourriture à l'essentiel. Cette alliance de l'essentiel et du neuf, c'était bien aussi la qualité de René Char.

Le livre s'ouvre, naît, sous le patronage de la chanson dont l'une des plus belles s'intitule "la chanson pour mon lecteur". Dans cette prose tendre, la parole est le don du lecteur plus que du poète et c'est bien le lecteur qui nourrit la chanson, et non l'inverse: "Tu ne trouveras pas, Lecteur, dans cet album de chansons, ma préférée. Elle se cache ailleurs, dans le vent dorant tes cils. Ce regard qu'elle aère..."
Toute la première partie du livre rassemble des chansons aussi diverses que "la chanson des trois éléphants rouges" et la chanson pour le jardin d'une nonne" ou encore "chanson pour une couronne d'aube". On y retrouve l'apparente légèreté de la chanson, l'apparente simplicité du conte et la profondeur de la vision.

Chanson pour une couronne d'aube

Une épaisseur d'ombre
Depuis les yeux,
est-ce encore la nuit?
Une épaisseur de sang
Pour la main, la jambe.
Un arbre surpris.
Ton visage m'illumine,
Est-ce toujours la nuit?
Ta voix conduit
Les troupeaux de voix
à la terre
Où ton fruit
S'ouvre à la faim du premier homme.

L'écriture de Jabès est comme un ruisseau qui couve les braises. Lyrisme qui ne craint pas la profusion d'images : celles-ci deviennent floraisons naturelles de la langue. Loin de la langue clinique, de la recherche laborantine sur les mots, loin de la langue âpre désireuse de se déprendre de la poésie elle-même, la langue de Jabès embrasse tout : l'adjectif, le fluide, le chant, la célébration. Les poèmes de Jabès n'appartiennent à aucune mode ni ne témoignent d'aucune théorie sur l'écriture. Il semble que le poète écrive comme il respire, lâche une phrase comme un cerf volant longtemps serré dans les ficelles d'un garage. On a ainsi le sentiment de respirer lorsqu'on lit ces poèmes. Et toujours cet étrange mélange de douceur et de cruauté, de vivacité et d'ombre dans les évocations amoureuses.

"Belle 
à la paresse de rosée
sur chaque épine muselée

Belle 
aux tempes de rouet
aux rires de ruisseau
dans la chair"

L'amour est un fil conducteur de l'anthologie et Jabès ne se refuse pas à une certaine forme de lyrisme, tantôt déployé tantôt contenu, à l'instar de son contemporain René Char. Comme lui, il évoque un univers d'interdépendances où la matière et l'abstraction ne cessent de se rencontrer.

"Je ne cesserai pas
de couper tes mains
tes bras et tes poings
pour que jamais l'adieu
ne remonte sur l'eau."
(chanson pour toi)

"La plus haute ce n'est pas toi
Tous les fils de tes prunelles
noués au soleil
Le monde se dépouille
et la face de l'homme hurle au centre
Rien que toi colonne de cendres aux bracelets de jade
et le ruban rouge des iris rongés aux racines
et le turban des îles inconnues qui te coiffe

Je parle de toi

de tes seins à l'avant-garde des prairies
de l'eau claire de tes seins endormis
et des rives qu'elle noie."
(Le fond de l'eau, extrait)

Jabès est de ces poètes qui font s'élever ensemble le poids et la foi, les ailes et la pierre. Qu'on relise seulement le poème "le fond de l'eau" et qu'on sente la joie qui le traverse, qu'on écoute aussi la musique et le flux. Je laisse de côté la question de la judéité, si importante pour Jabès, car je ne la maîtrise pas assez, mais qu'il vous suffise de sentir la quête spirituelle qui traverse sa poésie.

Par l'écriture, ce construit un lieu de nulle part et de partout:

"Avec les poignards 
volés à l'ange
je bâtis ma demeure"

Et par l'écriture, le poète rend au monde ce qui lui appartient: "Extérioriser: rendre à l'univers sa voix".

Toute une partie des textes de Jabès est constituée de phrases aphoristiques, qu'on ne peut que faire dialoguer avec celles de René Char:

"Le premier geste du poète est de saisir au vol sa part de survie"

"L'artiste impose à la pensée le couvre-feu"

"les mots déroulent des rubans d'ombre autour de la clarté conquise"

Paroles entourées de silences, éclairs nourris au désert: " L'expérience du désert a été, pour moi, dominante. Entre ciel et sable, entre le Tout et le Rien, la question est brûlante. Elle brûle et ne se consume pas. Elle brûle pour elle-même, dans le vide. L'expérience du désert c'est aussi l'écoute, l'extrême écoute (...) J'ai, comme le nomade son désert, essayé de circonscrire le territoire de blancheur de la page; d'en faire mon véritable lieu" (Le Soupçon le Désert, 1978).

La terre promise qu'il cherche, il ne la trouve donc pas; mais le livre et ses pages blanches seront des lieux où bâtir. Comme sur du sable.

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